La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE le quatrième état, le prolétariat, aussi complètement que les démocrates d'Athènes avaient oublié, lors de leur victoire, les deux cent mille esclaves qui peuplaient la cité. Pourquoi? Est-cc un oubli? Et cet oubli est-il une injustice? Point tant qu'on le pense. La classe non possédante était à cette époque une véritable mineure. Son droit était reconnu en principe, et la garantie de ce droit se trouvait dans l'aptitude qu'elle montre-rait à s'élever à la conditÏon de classe possédante. Cette idée était généralement répandue dans la première période de la Révolution, et elle reflétait la pensce des écrivains du dix-huitième siècle qui, de Montesquieu à Rousseau et de Voltaire à Condorcet, sont unanimes à ne considérer comme citoyens que ceux qui possèdent. Dans la pensée de ces écrivains comme dans celle des hommes du Tiers, il n'y avait nul désir de maintenir en servitude économique et en tutelle politique perpétuelles la catégorie des non possédants, mais d'une part crainte que ceux-ci fussent moins intl:ressés que les autres à la conservation et à la prospérité de la Cité et <l'autre part espoir que les citoyens passifs, délivrés des contraintes économiques qui venaient surtout de la séculaire législation enfin abolie, arriveraient à acquérir eux aussi la propriété et par cet effort prouveraient leur aptitude à prendre part au gouvernement de la Citl:. Quand on voit cncoi·e dans notre temps des économistes et des sociologues préconiser l'effort individuel comme moyen d'émancipation économique, comment peut-on s'étonner qu'au temps où le traYailleur était si près de son outil et où sa valeur technique était incomparablement supérieure à celle de l'outillage et de la matière prcmiere, au temps enfin où la propriété était si rapprochée du travail, les thcoriciens et les praticiens politiques aient formé ce rêve d'émancipation par l'effort individuel? Aujourd'hui que le développement des machines et la formation des grandes puissances capitalistes, toutes choses non prévues alors, sont un fait accompli, ce rêve est insensé. A l'époque oü il fut conçu, on pouvait raisonnablement le concevoir. Mais à côté de ceux qui fondaient ainsi le droit de cité sur la propriété et formaient généreusement l'espoir que la propriété devînt accessible à tous, il y avait ceux qui n'avaient aboli les classes supé-- rieures que pour se substituer à elles et pour maintenir dans sa dépendance éternelle la classe inférieure. Et ceux-là profitaient avec une avidité si scandaleuse des circonstances pour se fortifier par la richesse, ils se ruaient à l'acquisition des biens nationaux et aux fournitures des armées d'une manière si ostensible, que la classe non possédante se récria et que des hommes surgirent, résolus à lui donner part au pouv·oir. Cette irruption de la démocratie sur la scène politique donne son caractère à la seconde période de la Révolution, à la Terreur. La classe populaire règne et tente de gouverner. Elle établit le maximum et

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