La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

• LA CITÉ IDÊA'..E 149 et tente d'abuser la démocratie en prétendant que la liberté et la loi sont incompatibles. Si la démocratie est dupe des mots, et longtemps son éducation la prépara à ce rôle de dupe, elle se contente du mot de liberté, qu'elle mâche pour tromper sa faim de justice, et laisse la « substantificque mouëlle » de la_chose à la classe possédante. Mais, à mesure que la lumiére éclaire les esprits et qu'ils refusent de recevoir la fausse monnaie des mots qui ne sont pas garantis par les choses et des idées qui ne'sont pas cautionnées et sanctionnces par les faits, cette réflexion s'impose : Prétendre que toute loi est un abandon de libe~té, est un pur sophisme. C'est comme si on prétendait que toute mise en culture de jachère est un abandon de propriété, que tout placement à intérêt est un abandon de richesse. La vérité est que la loi tire ceux pour qui elle est faite de l'état inorganique, au point de vue social, qu'on peut appeler l'indépendance - et cette indépendance est une dépendance plus ou moins complète - pour leur donner accès à la liberté. Est-elle faite par une minorité seule, ou à peu près? Cette minorité en recueillera les premiers et principaux bénéfices. Cependant, il faut le. dire, le soin que prend la minorité d'assurer à la majorité asservie des garanties de sécurité sans lesquelles il y aurait révolte ou anéantissement par la famine, fait naître en cette masse des germes que l'avenir développera jusqu'à compléte accession à la liberté. La loi est-elle faite par la majorité? Cette majorité n'en recueillera les bénéfices que si elle sait ce qu'elle peut et ce qu'elle veut, si elle sait vouloir. Les déceptions de la democratie ont bien moins pour cause la résistance des privilégiés du rang et de la fortune que l'ignorance des masses populaires, et c'est ici le cas de répéter avec M. Spencer qu'on n'obtient la liberté que lorsqu'on l'a méritée. Dans la Cité moderne, où la démocratie regne mais ne gouverne pas, la loi est faite au 110111 de tous par les représentants d'une majorité qui n'a pas encore pris conscience de sa situation et de sa mission et dont chacun des membres en est resté au concept d'émancipation individuelle par l'indépendance et n'est pas encore parvenu au concept d'émancipation collective par la liberté. La loi ainsi faite, affirmant une liberté et une égalité qui n'existent encore qu'en puissance, s'applique idéalement à tous, mais n'appelle réellement à ses bénéfices qu'une minorité : ainsi, elle règle le partage équitable des successions, ce qui laisse fort indifférents ceux qui n'attendent aucun héritage ; elle réprime sévèrement les atteintes à la propriété, ce qui ne protège pas, du moins d'une manière directe, ceux qui ne pos- •sèdent rien. Il serait trop facile de multiplier les exemples. C'est précisément parce que la liberté est incomplète pour la grande majorité des individus dont se composent les sociétés les plus civilisées, que la contradiction signalée plus haut péut se produire

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