La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE liberté au contraire ne peut exister qu'a la condition d'exister partout et pour tous. L'indépendance, qu'on est encore a considérer comme le souverain bien, sans même songer qu'elle ne peut être absolue dans la société moderne où l'homme est si complètement un produit social et où il ne peut même pas r~spirer sans participer au concert social, l'indépendance est la gangue d'où sortira la liberté, mais elle n'est pas la liberté. Ce diamant brut n'a de valeur nulle part, même dans la brousse australienne, tant qu'il n'a pas reçu la taille sociale, et cette taille, répétons-le a satiété, c'est la loi qui l'opère. Prenant la lettre pour l'esprit et le mot pour la chose, comme il arrive toujours aux gens dont le cerveau ne s'est pas nourri de faits, nos prétendus libéraux de la politique et de l'économique sont de grands ennemis de la loi. Sans se donner la peine de considérer qu'a l'abri des conYentions du passé les favorisés du présent ont constitué leur situation privilégiée, ils demandent pour ces farnrisés les bénéfices de l'insolidarité sociale par l'abstention de la loi dans la conduite de leurs afl:aires. La loi est incompatible avec la liberté, répètent-ils sur tous les tons, et avec tant d'assurance que bien des gens leur font écho sans se donner la peine d'approfondir la question et de se demander simplement si c'est de la liberté pour tous qu'il s'agit, ou seulement de la liberté de ceux qui possèdent les moyens intellectuels et matériels sans lesquels elle est un mot propre a bercer quelque stoïcien dans sa fière solitude, mais non une chose propre a exprimer un rapport social réel entre les membres de la Cité. S'ils étaient plus sincères, ou plutôt s'ils pouvaient l'être sans péril, les privilégiés diraient nettement: Supprimons les lois qui gênent notre action et multiplions celles qui entravent l'action des autres, car c'est de la dépendance de ces « autres » qu'est faite notre indépendance. Mais ces « autres » ont conquis de haute lutte la liberté civique, ou tout au moins ils en possèdent l'apparence, cadre vide d'abord qui s'emplit a mesure que chaque citoyen prend conscience de sa souveraineté et lutte par force ou par ruse pour la dégager des contraintes extérieures. Les conservateurs d'un ordre social dans lequel s'est constituée leur indépendance dans la protection des lois que leur classe a promulguées, en sont donc réduits a demander - au nom de la liberté - qu'il ne soit plus fait de nouvelles lois, les lois étant des restrictions du droit naturel, une aliénation partielle de liberté en vue d'assurer de la sécurité a ceux qui en m:anqueraient. Or, ils sont suffisamment pourvus de sécurité; donc, pl~s de lois nouvelles. Leur diamant est taillé, que les autres restent 'd~n~ la gangue. Est-i_l besoin de démontrer plus complètement encore l'inanité de ce sophisme qu'en l'énonçant? Oui, puisque de bons esprits, en très grand non1bre, des· maîtres de la pensée moderne, même, y ont été

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