La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

144 LA REVUE SOCIALISTE complir leurs désirs. Mais aussi plus étroits sont les liens de solidarité qui les attachent sans les enchaîner, et l'instrument essentiel de leur liberté est la loi, la loi prise dans son acception réelle qui est l'équilibration et la garantie des rapports entre les individus appartenant à la même communauté, et sans laquelle la masse des individus, retournant i l'indépendance primitiYe, perdraient rapidement toute liberté au profit des plus forts et des mieux armés placés désormais sur le quivive pour échapper à la mésaventure commune. Il s'entend suffisamment que, quand nous parlons de la loi, il ne s'agit pas seulement des codifications écrites, mais de l'ensemble des conventions sur lesquelles se reposent les individus vivant en société. C'est la loi, prise dans ce sens général, qui permet au sauYagc d'aller et venir librement sur le territoire de sa tribu. En sort-il? il s'expose à ce que sa liberté soit anéantie par la loi de la tribu voisine qui traite en ennemis tous les étrangers; car moins nous sommes développés, et plus étroit est le cercle de protection qui garantit notre liberté d'aller et venir et, tandis qu'un Papou ne peut dépasser les quelque vingt ou cinquante kilométres du territoire de sa tribu, un Français, un Allemand, un Anglais peut parcourir totHe l'Europe civilisée en sécurité. L'état purement primitif et inorganique d'indépendance n'a donc rien de commun avec l'état de libe!tc qui est par excellence un produit social. Pourtant, bien des hommes s'y trompent, et, au lieu de placer leur idéal dans la liberté, aspirent à l'indépendance. Les nations elles-mêmes, si éclairées soient-elles, au moins dans la personne de ceux qui les gouvernent, les nations snrtout, pourrait-on même dire, connaissent l'indc'.:pendance et non la liberté, à quelque degré de liberté civile et politique que soient d'ailleurs parvenus les citoyens dont elles sont formées. En effet, une nation qui posséde une armée est indépendante de ses voisines, comme ses voisines le sont respectivement et d'cllemême. Mais aucune de ces nations n'est libre; nul contrat ne garantit leur existence, et leur droit d'exister, pour les voisines, n'est écrit que sur la pointe des baïonnettes, à la gueule des canons. Que d'un côté les baïonnettes soient moins nombreuses et les canons moins foudroyants, et c'en est fait de l'indépendance de cette nation insuffisamment armée. Cependant les nations ne sont plus dans l'état d'indépendance absolue: des conditions de liberté ont surgi entre elles sous forme de traités de commerce et d'extradition, par exemple. Elles aliènent volontiers des parts onéreuses d'indépendance pour acquérir plus de liberté. Elles acceptent que leurs différends soient arbitrés, plutôt que de recourir aux chances de la guerre. Elles s'accordent pour préserver les établissements hospitaliers et certains grands moyens de communication internationale, et limitent ainsi au minimum inévitable les désastres qui résultent des conflits armés. Ces diverses limitations de l'indé-

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