REVUE DES LIVRES presse telle que l'a faite le système de chantage général qu'est le parlementarisme français ». A ce propos viennent la description du quartier latin vers 1880, l'histoire de Portalis et les chantages de presse, le baron de Reinach et les parlementaires à vendre. C'est la partie documentaire du livre avec tout le détail de la fondation et de la décadence d'un journal. Le roman devient touffu, sans perdre son intérêt. En effet, la minutieuse description des organes contemporains de domination est fort instructive, mais elle ne re~te point sèche et didactique, car sous chaque mot éclate la passion de l'auteur. Les prolétaires intellectuels sont chargés de vices, de laideurs et de tares. Mouchefrin est un nabot, un ivrogne, Racadot, « descendant des serfs du monde romain», petit-fils d'un mainmortable, fils d'un paysan qui pendant l'invasion gagnait de l'argent avec les Prussiens et escroquait le goll\·ernement de la Défense nationale, subsiste d'emprunts et de proxénétisme. « Ils vivent de préférence avec les bookmakers et de basses prostituées». Ils sont mal nourris, mal vêtus, malpropres et laids. ,c Racadot, a,·ec son regard en dessous, sa mauvaise barbe semée de boutons et sa politesse obséquieuse, imposait comme un hercule et comme un notaire. li avait le cerveau madn'.: de ces avoués qui vont au bagne ou deviennent de grands parlementaires. » J'ai déjà dit comment il finit. Ainsi l'énergie que M. Barrès mit autrefois si haut mène à l'échafaud dans les Déraci11és, " car les héros, s'ils ne tombent pas exactement à l'heure et dans le milieu com·enable, voilà des Aéaux ». Nous voici devant une nouvelle doctrine (" La personnalité doit être considérée comme un pur accident ». Il faut atténuer ou 11atio11aliser le moi), doctrine qui correspond à la propagande fédéraliste, rigoureusement patriotique en mème temps, à laquelle M. Barrès s'occupe depuis plusieurs années. Prend-il à son compte le programme que se donnent les sept camarades en fondant un journal : « Patriotes, dictatoriaux, encyclopédistes », je n'en sais rien : de ce livre où s'expose la critique de notre système social, oü percent les dégoûts, les rancunes et les haines de l'auteur, il est difficile de tirer un enseignement positif. Tout au plus peut-on indiquer avec quelque certitude les préférences de M. Barrès, et encore souvent faut-il présumer qu'elles sont à l'opposé de ses antipathies qui, par exemple, sont nettement exprimées. D'après lui, Bouteiller a cc grand to..Œ.._» de ne point c< se passionner de préférence pour les formes de la pensée française », de ne pas se placer c< au point de vue français, mais chaque fois au milieu du système qu'il commentait. Ainsi fit-il de ses élèves des citoyens de l'humanité, des affranchis, des citoyens de la raison pure ». Or, très certainement ce résultat est fâcheux, selon M. Barrès, et il aboutit à « décérébrer la France ». Je cite encore : « On met le désordre dans notre pays p,1r des importations de vérités exotiques, quand il n'y a pour nous de vérités utiles que tirées de notre fonds. » Il est vrai qüe Bouteiller préfère la conversation d'un conseiller municipal juif à celle de Mme de Saint-Phlin, il est vrai qu'il se fait le mouchard de Gambetta, qu'il se vend à Reinach, etc. Mais Bouteiller est un personnage de roman, l'auteur peut lui prêter toutes les hypocrisies qu'il voudra, la malhonnêteté de ce personnage d'imagination-'- si bien construit du reste et si vivant - ne prouvera jamais qu'on ait tort d'élever les Français en citoyens de l'humanité.
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