La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

732 LA REVUE SOCIALISTE leur corps. Et ainsi le fardeau de ra maternité retombe presque tout entier sur celles qui, n'ayant point de beauté dont elles pussent tirer profit et d'héritage dont elles pussent craindre la dispersion, peuvent enfanter fréquemment et insoucieuscment, avec l'espoir, en sus, de se créer de nombreux soutiens pour leurs vieux jours. J'ai dit que la plupart des filles pauvres et belles étaient attirées par la prostitution à laquelle clics demandent des ressources qu'un travail exténuant ne leur fournit pas. Or, parmi celles qui échappent à la tentation de l'amour vénal, les seules qui ont chance de faire un mariage avantageux sont précisément celles qui sont les plus jolies : mais alors, ayant un pécule, si petit soit-il, à laisser ;\ leur progénitnrc, elles deviennent avares d'enfantements, se gardent de mettre au monde de nombreux hoirs. En résumé, plus une femme est attrayante, plus elle a de chances d'être allouée à un mari opulent et par conséquent ménager de la semence humaine, ou entraînée vers la stérilité du vice reproductif; alors que les disgracieuses, dédaignées par les amants prodigues et les époux fastueux, forment le lot des maris pauvres. Et tandis que la fleur de la séduction féminine laisse sa puissance créatrice se perdre dans les alcôves rétribuées, le rebut dédaigné peut, gdce à son imperfection même, se reproduire et transmettre à ses descendants toutes ses infirmités et toutes _sesdisgrftces. « Les femmes belles ne concourent donc que pour une très faible part à la perpétuité de l'espèce, soit qu'elles se vouent à l'infécondité des courtisanes ou à la parcimonie d'une union prospére. Celles qui laissent une postérité, qui œuvrent l'avenir, sont donc celles-là qui n'ont pu - faute de beauté suffisante - s'adonner aux étreintes mercenaires ou contracter un mariage avantageux ( ce qui est, au fond, la même chose), les plus imparfaites enfin. Ce sont « les prolétaires )>, au double et triste sens du mot: celles qui n'ont rien et ne sont bonnes qu'à« faire des enfants ,>. Déjà peu favorisées par la nature, elles sont encore enlaidies et affaiblies par le travail, la misére, les souffrances et souvent la boisson. Comment voudrait-on que dans ces conditions, elles missent au monde des Apollons du Belvédére et des Vénus de Milo? Les types féminins les plus parfaits étant perdus pour la reproduction et les types inférieurs y concourant pour ainsi dire seuls, il s'ensuit que l'humanité doit - à moins d'un changement profond dans les conditions d'existence - affecter des formes de plus en plus disgracieuses, s'éloigner sans cesse du type de beauté qu'avait atteint l'effort inconscient des bêtes. Il ne faut donc point s'étonner si l'espéce humaine présente dans son ensemble des aspects si peu harmonieux, si peu esthétiques. La sélection à rebours se fait sentir implacable, à chaque génération, et nous sommes en marche vers un désolant idéal de faiblesse et de difformité. »

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