LA REVUE SOCIALISTE qui entendent demeurer le moins possible étrangers aux conflits moraux et sociaux de leur temps. Mais, bien qu'il n'y ait pas chez eux l'unique souci de profiter de l'actualité pour a\'oir un plus grand nombre de lecteurs, ces conflits ne sont pour eux qu'un moyen littéraire, et la littérature demeure leur but unique. Clemenceau, au contraire, emploie le moyen littéraire pour exprimer sa pensée sur ces conflits et hâter leur solution. Il fait aujourd'hui du roman comme il faisait hier des discours politiques, comme il continuera demain de faire des articles de polémique; il est avant tout un des bons ouvriers de l'amélioration morale et sociale, et comme tel il fait outil de tous ks moyens d'expression à sa portée. Et par une fortune toute naturelle, il se trouve que son moyen d'expression, sa littérature se trouve autrement vivante et savoureuse que celle de maints professionnels. C'est la fortune qui ad\'int aux Taine, aux Renan, aux Guyau, et il n'y a point l:1 de mystére: la richesse des idées, la possession de leurs nuances, l'h.1bitude de les classer, énumérer et combiner, tout cel.1é\'oque les mots en abondance, épure et précise le \'Ocabulaire, suscite ! 'image expressiYe et forte; il n'est pas jusqu'au rythme de la phrase et l'harmonie de l'ensemble qui ne soient le résultat et la récompense de la fréquentation des idées et de l'habitude de les discipliner en une œuvre synthétique. Les u plus forts», dans le roman de Clemenceau, comme dans la réalité d'hier et d'aujourd'hui, ce sont les plus riches et les plus haut situés. Garderont-ils, pour perpétuer leur race et leur domination, l'exquise enfant si bien doul'.:cpour la bonté acti,·e mais si faible aux séductions d'un monde artificiel qu'un homme ,·oui'.: au culte de la ,·érité et de la justice essaie de leur arracher? Voilà le noble problème posé par l'auteur. Voyons par quels moyens il en donne la solution. Cet homme qui tente de faire éclore un être à la Yérité et à la \umiére n'a aucun droit légal, aucun de\'oir mondain. Claude Harlé est sa fille, de par l'amour qui le jeta naguère dans les bras de Claire Mornand. Mais de par la loi Henri de Puymaufr.1y n'est rien, et pour Je monde il n'est que le parrain, tandis que, pour tous et pour lui-mf:me, Dominique Harlé est le père de Claude. Quoi I encore un adultére ! direz-vous. Oui, et je ne vois p,1spourquoi un des drames les plus fréquents de la vie et en même temps que les plus poignants, ...:tamenés par tant de causes diversifiées à l'infini, ne serait pas un des principaux aliments de la littérature. Mais rassurez-vous; ici, l'adultère crée la situation d'où sortira le drame, mais il n'en constituêque le prologue. D'ailleurs, si jamais amours illicites furent excusables, c'est bien celles d'Henri et de Claire. Celle-ci a été épousée pour la richesse de son père par Harlé, un industriel ambitieux qui l'accable de reproches après la ruine de Mornand, dont elle ne peut mais. Mettez à la portée de cette âme solitaire un f:tre de loisir plus rebuté que fatigué de la fC:te,et l'amour naîtra. Ilenri de Puymaufray a reporté sur sa fille toute la tendresse qu'il avait pour Claire, morte en pleine jeunesse, en plein bonheur d'aimer. Il a surmonté l'affreuse douleur et tenu le serment exigé par la mourante : « Vivre pour Claude ». Comment luttera+il contre les séductions offertes par le monde à cette enfant enivrée de la joie de vivre? Pauvre gentilhomme campagnard, il
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