La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

REVUE DES LIVRES REVUE DES LIVRES G. CLEMENCEAU: Les plus forts (Fasquelle, éditeur). - C't:st le début de Clemenceau dans le roman. Dirai-je qu'on s'en aperçoit à un je ne sais quoi, malaisément définissable? Oui, certes; car ce je ne sais quoi, aprés m'avoir tenu en arrêt un instant et comme déconcerté, m'a fait goûter un charme de plus à la lecture si attachante de ce livre. Les jeunes romanciers sont candides, dans leur imitation volontaire ou inconsciente, des procédés de leurs aînés, procédés de style ou de composition. Le romancier que se révéle Clemenceau a la candeur de n'imiter personne. On dirait, en vérité, qu'il n'a jamais lu un roman; et c'est cette originalité, d'abord déroutante, qui constitue un des attraits de son œuvre. Il s'ensuit que lorsque ses personnages parlent, ils ont tous de l'esprit comme Clemenceau, l::irepartie alerte de Clemenceau, le tour vif et ironique de Clemenceau. Mais on s'y habitue vite, on se résigne avec joie à cet humour féroce et tour à tour sentimental, et c'est tout profit pour le lecteur. Il a ainsi, en de saisissants raccourcis, l'âme même de l'individu qui s'exprime par le verbe de Clemenceau. Au théâtre, ce serait artificiel comme les dialogues de Dumas fils. Dans le roman, c'est un moyen, à mon sens, incomparable, d'éviter les longueurs et les banalités. Par son involontaire procédé de romancier ignorant les procédés, Clemenceau nous donne l'essentiel même des pensées que ses héros décèlent par leurs actes ou déguisent par leurs paroles. Ce que je dis du style, je pourrais le dire de la composition. L'ouvrage va par bonds et par sauts, avec une très curieuse inégalité d'allure. La premièr.e surprise passée, on s'y fait, on s'y plaît, on s'y attache. On se laisse bousculer, emporter au gré capricieux de cette fougue qui subiteÂ,ent s'arrête, le temps de vous laisser cueillir une délicieuse fleur de sentiment au bord de l'abîme, puis, repart à travers le tumulte de la vie. C'est une manière contre laquelle on n'a pas besoin de prémunir les écrivains novices qu'elle pourrait induire en imitation : en toutes autres mains que oelles de Clemenceau, elle découragerait vite celui qui voudrait la réduire à l'état de procédé. Pour la rendre possible, acceptable, et lui donner l'étrange puissance de séduction qui nous a conquis, il faut qu'elle soit l'expression même du tempérament de !'écrivain, il faut qu'on ait la sensation d'avoir devant soi non un homme de lettres qui ' s'ingénie à vous intéresser à des fictions, mais un homme tout court, un honnête homme qui vous jette à brassées les idées et les songes cueillis aux sommets des connaissances de son temps. • Il y a des littérateurs, et c'est l'immense majorité, c'est même les seuls que les professionnels des lettres classent comme tels, il y a des littérateurs

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