LA REVUE SOCIALISTE long en large. Je ne doutais pas de l'origine anglaise de ce jeune homme, de dix-huit ans au plus, qui avait un menton démesurément long et un visage souriant. Il était engoncé dans son waterproof comme si on l'eût fait entrer dans un sac très étroit. A l'une de ses mains il tenait un long btiton pareil au thyrse que lâ peinture donne comme attribut à la bacchante classique. Plus tard, j'appris qu'il était délégué par une société de dames anglaises pour porter à Garibaldi un cep de vigne extraordinaire venant d'un pays lointain. Mon interlocuteur fixa plusieurs fois sur le jeune voyageur un regard attentif; puis, arrêtant ce même regard scrutateur sur ma personne, il me dit : - Je suis certain qu'il y a sur ce bateau un agent polonais, en vue de l'organisation d'une croisière sur la mer Noire. Sarniecki m'a donné des renseignements trcs précis là-dessus. Et ce ne peut être personne autre que vous. Pas besoin de jouer avec moi à cache-cache. Je suis le IT)ajor Sgarellino .... Ce nom m'était très connu. Originaire de Livourne et officier de l'armée de Garibaldi, Sgarellino avait la réputation d'un mariI) audacieux et d'un homme dcbrouillard. Il n'y avait pas de raison pour supposer qu'en cet endroit un imposteur eùt pu s'appuyer de ce nom. D'ailleurs, il ne montrait pas la moindre gêne et parlait à haute voix. Bientôt je pus constater qu'il était bien mieux renseigné sur ma mission secrète que je ne l'étais moi-même. Ce que j'appris de lui me permit d'en conclure qu'il avait déjà eu des négociations avec Sarniecki et qu'entre eux il était arrêté que Sgarellino, en sa qualité d'officier de Garibaldi, dirigerait toute cette entreprise. Le choix était heureux. Sgarellino possédait non seulement les qualités morales et le savoir professionnel nécessaires pour son nouveau rôle, mais encore il connaissait très bien la mer Noire, et même celle d'Azov, car il avait fait plusieurs voyages dans nos ports du Sud pour y embarquer le blé. Ce qu'il y avait de plus étonnant dans l'aventure, c'est que Sgarellino avait reçu son mandat de ce même Sarniecki, à l'égard duquel Bakounine m'avait recommandé avec tant d'instance de garder le , secret le plus absolu sur ma mission chez Garibaldi .... Le nom de Bakounine, pas plus que celui de Karp, ne fut une seule fois prononcé par le major italien au cours de sa conversation; il était donc évident qu'il me prenait aussi pour un délégué de Sarniecki luimême. Ce ne fut que longtemps après que j'eus l'occasion d'apprendre qu'on lui avait également recommandé de se tenir sur la réserve et d'observer dans ses relations avec moi une discrétion que sa confiance ne devait pas dépasser. ,.
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