La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

BAKOUNINE EN ITALIE E_N 1864 599 de notre flotte se trouvait dans les mains de deux hommes dont l'un, Mazoni notamment, m'était entiérement inconnu et l'autre, Baudron ou Bordo11e, comme disaient les Italiens, faisait revivre dans ma mémoire des souvenirs qui étaient loin d'être agréables. Il est vrai que c'étaient des souvenirs personnels n'ayant rien à faire avec la cause polonaise et que d'ailleurs j'ai dejà narrés, il y a une vingtaine d'années, dans mes Mémoiresd'u11 Garibaldien. Je suis arrivé à Gênes le soir, souffrant d'un mal de dents horrible. Le lendemain, vers les dix heures, je me dirigeai vers le faubourg San Pier d'Areua qu'habitait le docteur Achille Sacchi, le célèbre officier garibaldien. J'appris de lui que depuis longtemps déjà Garibaldi avait quitté la ville et que le premier bateau pour Caprera ne partirait que dans deux jours, mais que le lendemain il y en aurait un à Livourne s'en allant à Maddalena et passant par Ajaccio. Comme je n'avais rien à faire à Gênes, je m'embarquai sans perdre de temps ponr·Livourne. Le vent soufflait avec violence, le ciel était couvert de nuages, il faisait froid. Les voyageurs à bord étaient peu nombreux. Dans 1es cabines, d'une malpropreté inénarrable, l'air était empesté par l'odeur d'anchois salés q n'exhalaient des barils rem plis de cette marchandise. Je fis servir mon déjeuner sur le pont, oü je vis se promener de long en large un solide gaillard rappelant par sa physionomie un Kalmouk; il était coiffé d'un bonnet fourré et fumait une petite pipe, crachant à droite et à gauche. Tandis que je me demandais où je pouvais avoir déjà rencontré ce large visage d'une extraordinaire laideur, avec ses traits grossiers et ses petits yeux noirs furetant partout, l'étranger vint s'attabler à côté de moi et se fit servir un petit verre. - Vous allez chez le vieux de Caprera, au sujet de l'affaire polonaise? me demanda-t-il à brûle-point, d'une voix qui partait du gosier, avec le fort accent du faubourg de Livourne qui porte le nom de Yenezici, peuplé de bateliers et de chargeurs de navires. - Je ne sais pas de quelle affaire polonaise vous me parlez. Il est probable' que j'irai aussi à Caprera, mais ce n'est pas chez le général que je me rends à présent; je vais voir le colonel Telekki, qui, pour ses affaires particulières, se trouve en ce moment à Maddalena. Selon l'habitude des Toscans, mon interlocuteur exprima son étonnement et à la fois son doute par le seul son guttural : gna, tandis que ses épais sourcils disparurent presque entiérement sous la fourrure de son bonnet ... Il resta quelques instants a fumer sa pipe, puis jeta son regard de tous côtés. Sur le pont n'apparaissait qu'un seul voyageur qui l'arpentait de

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