La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE de la nuit, avec des costumes fantastiques. Heureusement pour eux, ils purent trouver un fiacre qui les transporta jusqu'a notre porte. Je cl'.-daima place à Antosia dans le lit de ma femme et j'essayai de m'installer, avec Bakounine, sur les deux canapés de la salle à manger. Mais bientôt retentit un ronflement épouYantablc qui m'énerva a un tel point que je m'habillai à la hâte et m'empressai de sortir. En arpentant les rues pendant toute la nuit, je me remémorai la fable du liévre hospitalier qui mit son bome à la disposition du hérisson. Bakounine aYait si bien dormi que, lorsqu'il se !en, le matin, mon canapé était défoncé. Le souvenir de cet incident nocturne évoque dans ma pensée un épisode d'un autre genre qui survint quelques semaines aprés. Minuit. On sonne. Nous pensons que c'est encore notre ami Nojine qui, ayant conçu quelque nouveau doute sociologique, venait pour en discuter, sans plus tarder. Comme il n'avait pas d'heure pour ses Yisites, cela ne nous étonna pas. Je vais ouvrir. DeYant moi se dresse la figure d'un étranger. Haut de taille, barbu, sa tournure dénonce un militaire russe. - Permettez-moi de me présenter. Je suis Karp, me dit-il, aYec un accent polonais. Il s'exprime très bien et parle notre langue tout à fait correcteinent. - Je n'ai jamais entendu prononcer YOtre nom, lui répondis-je. - Voici un mot de Michel-Alexandrovitch Bakounine. Celui-ci me disait, dans sa petite carte, que le porteur méritait toute ma confiance et qu'il me le recommandait chaleureusement, ainsi que son affaire. Et c'était une affaire pressée. Il s'agissait tout simplement de faire reconnaître les insurgés polonais par les puissances étrangéres comme parti belligérant! Lapinski avait déja fait une tentative dans ce sens, en organisant une expcdition pour la mer Baltique (1), mais elle avait échoué. Maintenant, les Polonais avaient conçu des plans plus vastes ; ils visaient la Méditerranée et la mer Noire. On me demandait de servir <l'intermédiaire entre les organisateurs de la nouvelle expédition et Garibaldi. Ce Karp, que je recevais chez moi, n'était autre que le comte Zbyszevski, officier de la marine russe, qui déserta son bâtiment au cours d'un voyage autour du monde. Je ne l'ai jamais revu après sa visite nocturne, mais pendant notre courte entrevue il m'avait produit une impression favorâble. (1) V. la Correspondance de Michel Bakounine, p. 154 et suiv. (Nole du trad.).

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