La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE pas de réaliser immédiatement. << La pensée commune à toutes les religions supérieures, dit M. Arréat, et la seule qu'il nous importe maintenant de pénétrer, est que l'ordre que nous voyons dans le monde comporte le règne de la justice, ce règne ne pùt-il s'ache\'er que dans une vie ultérieure et dussionsnous recourir, pour le \'érifier dans la vie présente, à une doctrine de l'épreuve ou de l'expiation. » C'est donc par une contradiction incompréhensible que l'homme rêve l'ordre dans l'économie de l'univers, alors qu'il manifeste le désir et le besoin de le réaliser dans la société. « Les affamés de pain, dit M. Arréat, sont aussi les affamés de justice dont il est parlé dans l'Évangile. » 11ajoute excellemment : « Notre idéal humain semble être en antagonisme avec le monde. Il est cependant le fruit de notre organisation mentale, qui appartient elle-m~me au rythme profond des choses. La nature n'est ni juste ni morale, si nous la regardons comme hors de nous; mais l'homme qui conçoit la justice et qui la fonde est pourtant, lui, dans la nature! » Arrêtons-nous un instant pour observer que tant que l'homme qui conçoit la justice est mis par l'inconnaissance générale dans l'impossibilité de la fonder, il est contraint de laisser ce soin aux religions et à leur justice extraterrestre. Dès que l'homme conquiert un moyen de justice, il est dépossédé de la divinité. Mais reprenons : « Les lois de son esprit sont comprises dans les lois du monde, et notre logique (M. Arréat eùt pu ajouter sans crainte: et notre expérience) n'y peut soupçonner (ni décounir) un désaccord. Il est donc permis, à défaut d'autre hypothèse, de parler d'une justice dans la vie, qui résulte de ces lois mêmes et s'eITcctue par une confonniti.: croissante des organismes collectifs à l'ordre uni verse!. » L'imperfection actuelle des sanctions individuelles n'embarrasse pas M. Arréat. En somme, il a raison : si nous sentons ces imperfections, c'est que nous avons la notion de leur possibilité de perfection, c'est que nous sommes sur la voie de justice qui nous y conduit; la pensée étant de l'action en puissance, avoir la notion du juste et de l'injuste, c'est déjà agir pour l'élimination de ceci et l'achèvement de cela. « On feint, dit M. Arréat, de ne pas voir les cas si nombreux où la peine frappe juste; on se plaît à mettre en relief l'insolenc~ du crime heureux, sans dévoiler la misère qui se cache sous le bonheur apparent; on en vient à nier la justice, parce qu'on n'en veut pas admettre les moyens. Nous perdons ainsi la notion des fatalités de la \'ie, le sens supérieur de l'existence; et les uns poussent aux révolutions meurtricres, les autres tombent au dilettantisme du vice, au septicisme moral, qui n'est jamais que l'indifférence au bien et au mal de nos semblables. » Oui, je le répète, M. Arréat a raison, je le sens. Cc qu'il dit, jt: l'ai dit et redit aux impatients de la révolution et aux affaissés du scepticisme. Et pourtant, est-ce dans la manière de le dire? M. Arréat vous laisse une impression de froid. Présentée ainsi, cette vérité prend un aspect mécanique et fataliste qui ne satisfait pas entièrement. J'entends bien qu'il blâme l'inaction, « l'indifférence au bien et au mal », je vois bien qu'il la réprouve en somme davantage que « les révolutions meurtrières ,, , mais entre les gens qui pèchent par un désir excessif de justice et ceux qui ont commis le crime de renoncer à toute justice et néanmoins profitent lâchement des acquisitions de justice dans lesquelles ils peuvent acoiter leur •

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