La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE sauf dans leur spécialité, où des rivaux plus indépendants et voués plus complètement à l'œuvre d'art ou de science les distanceront sans peine, ils contracteront tous les vices, toutes les infériorités mentales et morales d'une aristocratie sans durée, puisqu'elle ne se recrute qu'exccptionnellement dans l'élite intellectuelle et qu'elle prétend faire reposer sa domination exclusivement sur la puissance que lui donne l'argent. L'élite intellectuelle, dans sa masse, est écartée de la richesse, sinon du pouvoir. Ce pouvoir précaire que le capital ne peut lui ôter, qu'il a même intérêt à lui laisser ou même à lui confier, l'élite intellectuelle ne peut l'exercer qu'au profit du capital et par délégation implicite, qu'il s'agisse d'administration publuiue ou de direction industrielle, et ce service lui est payé d'une maniere dérisoire au regard de l'utilité qu'il présente. Cette élite, qui se recrute principalement dans la classe moyenne, subit le sort économique de sa classe, amoindrie, appauvrie et·asservie par la classe capitaliste. Du moment que ce désaccord apparaît aux yeux de la masse, c'en est fait de l'acceptation passive. Tandis que l'élite intellectuelle supporte impatiemment la servitude que lui imposent les exigences du capital ou la misère que lui imposent ses mépris, la masse populaire refuse de plus en plus son respect à une classe dont les privilèges ne se justifient par aucun service social. Mais, par nécessité plus que par sentiment, la masse contredit sa pensée par ses actes. Elle subit, plutôt qu'elle ne les accepte, les conséquences d'une inégalité économique qui ne repose plus sur une série d'obligations réciproques, et qui transforme en valeur marchande la pensée de l'homme et la pudeur de la femme. Dans ces conditions, que peut-il subsister dans la conscience collective des concepts moraux héréditaires ? Chacun désormais cherche à réaliser l'accord complet entre les convenances sexuelles physiologiques, psychologiques et sociologiques, mais peu y parviennent, et chacun de l'immense majorit~ se voit obligé de sacrifier l'ordre de préférence auquel il est le plus attaché. Tel commerçant, pour se défendre contre la faillite, épouse la femme dont la dot remettra sa maison à flot, et non celle qui eût fait la joie de ses yeux et l'allégresse de son cœur. Il passe un acte d'association commerciale et non un acte d'union conjugale, et l'on admire communément la sagesse de ce pauvre fou qui accepte de devenir un mauvais et malheureux époux afin de demeurer inscrit à !'Annuaire du Commerce et sur la liste du jury. Cette abolition des caractères réels et intérieurs de la préférence sexuelle par les caractères sociaux et extérieurs a eu sa nécessité et sa grandeur aux temps où l'individu faisait partie d'une collectivité fortement constituée. Toute violence faite à la nature était un sacrifice, plus souvent utile qu'on ne le pense, à la société. Le jeune Louis XIV renonçant à celle qu'il aime pour épouser la fille des rois d'Espagne

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==