LA FAMILLEIDÉALE 445 rareté de l'abus, de l'arbitraire, en tel ordre donné d'institutions basées sur des règles de justice, est justement ce qui appelle la réprobation commune, les phénomènes insolites ayant seuls la faculté d'émouvoir le public, qu'ils soient régressifs ou progressifs. Seules les minorités d'attardés considèrent l'abus comme un phénomène normal; seules également les minorités de progressifs devancent les temps et opposent à l'arbitraire encore accepté par la masse le concept de justice qui ne la pénétrera que plus tard. Si, donc, de notre temps, les disconvenances sexuelles imposées par les conditions sociales choquent le sentiment public qui jadis les acceptait, ce n'est pas, tant s'en faut, qu'elles soient plus grandes et plus nombreuses aujourd'hui qu'alors, mais parce que l'homme contemporain a grandi en liberté et en dignité. Le caprice d'une souveraine de la main gauche pouvait naguère élever aux plus hautes dignités un abbé de Bernis, et l'amour d'une Marguerite de Valois faire la fortune- et le malheur-d'un chevalier de la Mole; la volonté souveraine d'une Catherine de Russie imposait ses amants à l'opinion avec la même impunité morale qu'un Louis XIV ses maîtresses, le proxénétisme royal pouvait être source de fortune ou souche de noblesse : rares étaient les ironies et plus rares les protestations. L'opinion de notre temps, plus exigeante, veut au moins que les marchés d'amour soient sanctionnés par la loi : elle accepte, non sans sourires, l'échange d'un vieux blason contre les millions de l'héritière américaine, mais elle est sans pitié pour qui néglige ou ne peut accomplir la formalité. Hypocrisie, soit, mais qui atteste par son existence même le progrès moral accompli. D'autre part, la forme capitaliste de la société moderne rend plus flagrantes et moins supportables les disconvenances sexuelles qu'elle impose. Que l'héritier d'un vieux nom incapable de se suffire par l'exercice d'une profession utile et réduit dans la société à la fonction d'animal de luxe, ·assure son existence grâce aux millions d'une fille de pétrolier américain, il n'y a rien en somme qui choque : cette union d'appétits et de vanités entre la classe dominante d'hier et celle d'aujourd'hui est normale; le passé tend la main au présent, mais l'avenir se charge de rompre cette chaîne d'or forgée par ceux-là mêmes qui en portent le poids. A côté de cette aristocratie de la naissance et de l'argent s'élèvent quelques individus appartenant à l'élite intellectuelle, qui prétendent faire servir leur supériorité à leur fortune. Le mariage riche leur est un moyen tout indiqué d'assurer les moyens matériels de leur domination. Ce n'est pas tant leur valeur que l'opinion qu'ils en ont donnée qui fait leur succès dans cette voie, et il va sans dire que leur valeur morale n'équivaut pas même à leur valeur intellectuelle. Ce n'est donc pas leur incorporation à la classe dominante qui intellectualisera l'aristocratie; en l'épousant, ils se .fondront en elle. et,
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