La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

444 LA REVUE SOCIALISTE flagrant entre la première et la seconde catégorie de ces moyens· de combat contre la nature. Plus on recule vers l'inconnaissance primitive, et plus les efforts contre la nature sont arbitraires et incohérents : les mutilations personnelles vont de pair avec les conjurations contre l'orage, mais nul ne songe encore à l'ascétisme. Plus on avance dans le temps, et plus devient apparente cette division de la lutte. Tantôt l'esprit d'invention domine, et ce sont des progrès matériels qui s'ensuivent. Tantôt c'est l'esprit de moralité, et il faut alors faire fi des superfluités accumulées par l'industrie humaine. Cc mouvement alterné, très confus et très lent à l'origine, se précise et se précipite à mesure qu'on approche de notre époque. La rapidité même de ces alternances fait croire à leur confusion et les hommes du dix-huitième siècle y ont été pris. Nous les voyons en effet s'éprendre de l'homme de la nature : les uns, comme Diderot, pour rendre l'homme à sa spontanéité passionnelle, les autres, comme Jean-J acq ues Rousseau, pour le ramener à l'absence de besoins superflus qui, selon lui comme scion tous les moralistes classiques, est la condition première du bonheur privé et public. Cette constante mais nécessairement décroissante répression de nos mouvements intérieurs fait en somme l'honneur de l'humanitc. Ses sévérités théoriques se sont parfois traduites par des exagcrations, des erreurs et des crimes collectifs et privés; mais, somme toute, n'oublions pas que nous leur devons l'ennoblissement progressif de notre espèce, et que, si aujourd'hui nous pouvons utiliser les impulsions rpêmes de la nature en nous, nous le devons à une discipline intérieure, héritage de cent siècles et plus de ré.pression continue. Cette discipline, qui maintient notre raison appuyée sur une connaissance plus exacte de ce qui est utile à tous et à chacun, après avoir acquis par le temps tous les caractcres d'un réflexe permanent, se dépouille de plus en plus des scories qui lui faisaient perdre le meilleur de son effet utile et des contraintes extérieures qui la sanctionnaient, et c'est par des actes à la fois spontanés et réfléchis que la moralité de l'avenir tend à s'affirmer et à se développer. Ainsi se fait, pour le plus grand bien de l'espèce et de chacun des individus qui la composent, l'accord de la volonté humaine et de la nature. Les disconvenances sexuelles n'ont donc pas été moindres dans le passé de l'humanité qu'elles ne le sont aujourd'hui, au contraire. En ceci, comme en tout phénomène d'ordre social, ce n'est pas l'inégalité ou l'iniquité qui choque et révolte ceux qui en sont les victimes ou les spectateurs, mais le sentiment qu'ils ont de l'inégalité et de l'iniquité. Tant que ce sentiment ne s'est pas fait jour dans leur conscience, ils subissent ou contemplent avec une passivité et une indifférence qui nous semblent stupides et monstrueuses, à nous qui avons d'autres sentiments. On peut même aller plus loin et affirmer que la

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