La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

LA FAMILLE IDÉALE 443 mais riche. Ruth est pauvre, mais jeune. Mais Booz est parent du premier époux de Ruth, et il a le droit ou plutôt le devoir de l'épouser. Et qui rappelle au vieux Booz ce devoir? La jeune Ruth, qu'il remercie avec éloquence en lui disant : « Ma fille, cette derniére bonté que tu témoignes est plus grande que la première, de n'être point allée après les jeunes gens, pauvres ou riches. » Chez Ruth, l'impulsion naturelle, la préférence physiologique ne parle pas, et c'est ce silence qui fait que le poète anonyme la recommande à l'estime de ses lecteurs. Elle est la femelle passive que les écrivains de l'antiquité, moralistes avant tout, prisent si haut. Elle est complètement un être social de son temps et de son milieu, et cette soumission à la loi commune lui vaut l'avantage de devenir la femme d'un homme riche et puissant. Mais Booz lui-même, si epris qu'on le sente de la belle veuve moabite, Booz qui pourrait la prendre comme concubine sans choquer les sentiments de son entourage, que fait-il, quand sa jeune parente vient passer la nuit à ses pieds? Il la rachète à un parent dont le droit prime le sien et c'est alors seulement qu'il lui donne le titre d'épouse. Et ces deux êtres si conformes à la loi, cette Ruth qui préfère un vieillard, ce Booz qui veut accorder son amour ayec son devoir de parent, paraissent si exemplaires aux rédacteurs de la Bible qu'ils font naître de cette union la race bénie du roi David. Mesurez la distance qui sépare Booz d'Arnolphe et de Bartolo, et Ruth d'Agnès et de Rosine, vous pourrez alors estimer le chemin parcouru par l'humanité Yers la liberté personnelle jusqu'au moment ou Guillaume Froment, dans Paris, d'Émile Zola, renonce à Marie, trop jeune pour lui et qui, lui préférant Pierre le défroqué, se conforme à la nature et à la raison. Car c'est là le point essentiel, la caractéristique majeure, la condition même de l'évolution consciente : l'accord de la volonté humaine et de la nature. Toutes les formes passées et même présentes de l'association humaine nous font assister à l'incessant combat de l'homme contre la nature, non pas seulement pour la contraindre à livrer ses secrets et ses trésors, mais pour comprimer ses mouvements et modifier ses impulsions en nous-mêmes. L'homme, sentant la nature hostile, en divinisa les forces tout en les redoutant et les com- ' battant; partout les dieux de terreur et de vengeance ont précédé les dieux de justice et de bonté; forcément une confusion se fit dans la pensée humaine entre les forces extérieures et intérieures de la nature, et le sentiment de conservation nous porta à les combattre également comme également nuisibles. Dans cette lutte obscure, une division des tâches se fit pourtant : la science et l'industrie combattirent et domptèrent une à une les forces naturelles extérieures; la philosophie et les religions se chargèrent de la répression des forces intérieures. Observons, et cela s'explique de soi, l'antagonisme à mesure plus

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