LA REVUE SOCIALISTE la 'pensée dont elles étaient pleines donnait à leurs phrases cette harmonie et ce rythme qui fait encore leur beauté supérieure. 1 1 ' Mais si Tolstoï aime les lettres, il nê les aime pas pour ellesmêmes mais pour le moyen de communication des idées qu'elles sont avant tout pour lui, et telle vérité formulée en style barbare aura plus de prix à ses yeux que la plus musicale phrase vide de sens. Il est propr.enient un utilitaire social. Un incident de la visite de M. Henry Lapàuze à Yasnaïa Poliana le montre tel. • « Tandis que nous visitions le village, dit M. Lapauze, Léon Tolstoï était à l'usine en construction que nous avons rencontrée sur la route. « - Quel dommage, disons-nous, qu'on abîme un si joli décor! « - C'est l'avis de la comtesse, répond Tolstoï, et il n'est pas bon. Il ne faut rien regretter, au contraire. Dans cette usine travailleront plusieurs centaines d'ouvriers. Ces hommes, réunis toute la journée par la même besogne, prendro_nt conscience d'eux-mêmes. Ils feront ensemble leur éducation de la vie, et c'est tant mieux. Par les résultats industriels acquis, ils se rendront compte de leur propre force. » Comment voulez-vous qu'un tel homme approuve les écrivains et artistes qu'il groupe sous la dénomination, déjà usée à Paris, de décad!nts. En vain ceux-ci lui crieront qu'ils emplissent de pensées rares et précieuses leurs œuvres poussées en beauté. En vain le prouveront-ils en montrant parmi eux des génies authentiques tels que les Berlioz, les Wagner, les Ibsen. Ceux-ci mêmes ne trouvent pas grâce à ses yeux, et il a l'héroïque injustice de ne les distinguer des cent gu·arante et un symbolistes et décadents inscrits à son catalogue de malédiction que pour les marquer d'une plus véhémente ironie. Institut~ur, il' leur ~eproche' à tous cette aristocratique prétention de ne vouloir être compris que d'une ·minorité. Leur art, dit-il, est « l'art des classes supérieures. » Et lui veut l'art pour tous. Ici sa critique refoint la critique socialiste. Il ne se fait aucune illusion sur la supériorite de ces classes. Leur « incrédulité» conduit l'art à la stérilité. Ce ri'est pas seulement le septicisme trop superficiellement informé des classes prétendues supérieures qu'il faut accuser, non plus que le blasement de lecteurs et d'amateurs qui croient avoir épuisé tous les modes d·e la connàissance et parcouru le cycle des formes de la beauté. • L'artificiel Baudelaire a pu être l'expression d'un tel état d'esprit. Aujourd'hui il y a autre chose, Il y a une classe possédante, supérieure seulement par la richesse, qùi se réfugie dans l'artificiel pour ne pas voir sa laideur, son incompréhension et son iniquité reflétées dans l'œuvre sincère des écrivains et des artistes qui font de la vé~ité la première et
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