La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

302 LA REVUE SOCIALISTE des hommes qui pourtant se piquent de gouverner différemment. Ses rapports avec le ministère Bourgeois ont été travestis ou mal compris; il ne l'a pas soutenu de parti pris, il ne s'est pas livré à lui, il n'a pas applaudi à tous ses actes; il l'a suivi un instant, il lui a même marqué quelque sympathie, parce qu'il a vu en lui un propulseur de l'opinion nationale et qu'il a voulu enrayer par lui le courant clérical, déjà déchaîné; mais il ne lui a point ménagé les avertissements, ni les réprimandes; il l'a stigmatisé comme il convenait, à l'heure où il a déserté, devant le Sénat, le droit de la démocratie, pour ne pas verser dans un conflit constitutionnel, gros de résultats probables. La cause du socialisme n'est heureusement point liée à la fortune du radicalisme : celui-la est appelé a grandir de toutes les fautes de celui~ci. L'histoire de la législature est ainsi celle d'une réaction presque continue. Par crainte de paraitre justifier nos revendications, on a écarté toute réforme, même la plus anodine. Les clections de Casimir Périer et de Félix Faure à la présidence de la République ont marqué sans détour la terreur qui a saisi lès classes dirigeantes, comme au lendemain de Fcvrier I 848. Le vote des conseils généraux contre l'impôt du revenu, les résistances entêtées du Sénat procèdent de ce même principe : la peur du socialisme. Le frisson du spectre rouge a servi Méline contre toutes les ambitions des politiciens plus jeunes du centre gauche, avides de reprendre le pouvoir et ses profits. Si la combinaison du 30 avril 1896 a subsisté si longtemps, au point d'égaler les plus longs ministères de la troisième République, elle le doit à la solidité du syndicat d'intérêts groupé autour d'elle. Le cabinet Méline est l'émanation et la délégation du grand capitalisme industriel, du cléricalisme enhardi, de la grande agriculture satisfaite dans ses appétits les plus exigeants. Les usiniers et le haut commerce sont allés à lui, non point par identité de vues économiques - beaucoup se trouvent cruellement lésés dans leurs relations avec l'étranger - mais par similitude de visées politiques et sociales. Ils se sont sentis prémunis désormais contre l'imposition du revenu, contre la taxation progressive des successions, contre le développement syndical. Leurs intérêts et leurs fiertés de classe ont été satisfaits; ils ont cru le mouvement de la lente ascension prolétarienne endigué pour des années. Les cléricaux se sont serrés dès la première _heure autour de Méline; ils ont salué en lui le vrai champion de « l'esprit nouveau» (1), un défenseur moins tiède que Spuller, que Casimir Périer lui-même. Il avait besoin d'eux comme ils avaient besoin de lui. Ils sentaient venir l'heure où la bourgeoisie voltairienne, inquiète de ses lendemains, se (1) Mot de Spuller : discours du 2 mars 1894.

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