LA FAMILLE IDÉALE volte. Aujourd'hui, la révolte s'avoue ouvertement contre les conventions morales, mais plutôt dans les actes que dans les paroles; elle se dénonce, mais elle ne s'affirme pas. Le voile d'hypocrisie est à demi arraché et tout le monde sait ce qu'il y a derriére les mots. Inversement, car tout est confusion au moment essentiellement transitoire où nous sommes arrivés, les tenants de la morale autoritaire des temps disparus affecteront en paroles et en allures extérieures une tolerance qui est bien loin de leur cœur. Ainsi, toute bonne famille conduira ses filles à !'Opéra pour entendre Roméo et Juliette. Le caractére de ces amants parfaits en révolte contre la famille sera admiré, et on donnera des larmes à leurs malheurs. Mais qu'une des enfants de cette famille s'avise d'être une Juliette au naturel et vous verrez ce qu'il adviendra de la petite malheureuse. C'est pourtant cette révolte d'une enfant de quinze ans contre la moralité générale qui a donné à l'humanité une émotion bienfaisante dont nos descendants, dans les siécles les plus reculés, vibreront autant que nous. Les indestructibles monuments de la littérature de tous les temps sont des manifestations de révolte contre la fatalité et la moralité qui en découle, des réactions de l'individu contre le milieu. Eschyle, dans Prométhée, oppose les hommes aux dieux; Euripide, dans l'Orestie, oppose aux Furies aveugles des dieux de clémence; Sophocle, dans Œdipe-Roi, impute aux dieux les crimes involontaires des hommes. De Shakespeare à Ibsen l'histoire de la littérature, fleur de la pensée humaine, est l'histoire des douleurs et des révoltes de l'individu aux prises avec le milieu qui l'en- -serre, l'étouffe et le brise. L'ensemble de ces révoltes individuelles forme le progrés général, et si nous les voyons se manifester en aussi grand nombre aujourd'hui, et de tant de maniéres affectant toutes les formes de la vje morale, c'est qu'évidemment nous sommes en voie de transformation morale. Cet état est un état de souffrance, évidemment. Ainsi, dans les centres de civilisation, la fille-mére est secourue, mais ce secours n'est ni une absolution ni un encouragement pour elle; c'est à l'enfant innocent et non a cette coupable que la société, esclave de la morale traditionnelle, accorde le secours. Comme on ne vit pas seulement de pain, il arrive alors fréquemment, trop fréquemment, que les malheureuses qui ont cédé secrétement aux suggestions de la nature ne peuvent supporter l'idée d'être dorénavant en état d'infériorité morale vis-à-vis de la société et, masquant leur faute par un crime, font disparaître le fruit de leurs amours illicites. Comme on vit aussi et surtout de pain, il arrive encore .plus fréquemment que le petit être est sacrifié, parce que celle qui le conçut ne pourrait l'avouer sans perdre un emploi qui est son unique moyen d'existence, ·ou parce que le secours public ajouté au salaire de la. pauvre,fille .ne suffirait pas à les -nourrir tous
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