L'ERREUR JUDICIAIRE 25 n'est à l'abri des fureurs imbéciles de la foule. Ainsi fut roué Montbailli, accusé· d'avoir assassiné sa mère - et reconnu innocent quelque temps après son exécution. Lire là-dessus les pages magistrales de Voltaire. Et pourtant, nulle animosité primordiale des gens contre l'accusé. L'accusation est née de rien, de bavardages, d'imaginations. Pour que le plus sot propos se répande << il ne lui fault, dit Montaigne, ny matière, ny base; laissez-le courre, il bastit aussi bien sur le vu ide que sur le plain ... L'erreur particulière fait premièrement l'erreur publique, et, à son tour après, l'erreur publique fait l'erreur particulière. Ainsi va tout ce bastiment, s'estoffant et formant, de main en main, de manière que le plus esloingné témoing en est mieux instruit que le plus voisin et le dernier informé mieulx persuadé que le.:premier. C'est un progrès naturel; car quiconque croit quelque chose estime que c'est ouvrage de charité de le persuader à un aultre, et, pour ce faire, ne craint point d'ajouster, de son invention, autant qu'il veoid estre nécessaire en son conte pour suppléer à la résistance, et au défault qu'il pense être en la conception d'aultruy. » S'il en est ainsi de la clameur publique, lorsqu'elle ne s'élève pas par la colère, le ressentiment, la haine, on devine l'acharnement lors• que la foule est mue par quelqu'un de ces violents mobiles- injuste de bonne foi. Quelquefois la foule est le jouet des vrais coupables, de qui elle sert inconsciemment les intérêts : cela est fréquent dans les crimes oü se mêle la politique - nous le verrons plus loin. La presse représente l'opinion de la foule. Le plus souvent immonde, comme l'a qualifiée Zola, elle se fait ministère public. Elle publie les interrogatoires, les notes de police, les charges de l'instruction secrète, qui n'est secrète qu'en ce qui concerne l'accusé. « Quiconque prend la défense d'un accusé est tenu pour un peu traitre à la société qui accuse, et déclaré tout au moins ennemi de l'ordre » - constatent MM. Lailler et Vonoven. Ils c·onstatent aussi que la presse, si prompte à accuser, se garde bien ensuite de faire amende honorable, moins empressée à réparer ses torts. On voit lancer les accusations les plus sottes. Leur fausseté démontrée, il n'arrive guère que leurs auteurs prennent soin de les retirer honnêtement. Les juges, inclinés à la culpabilité, sont trop sujets à faire dévier, dans le sens de leur conviction, les témoignages maladroits et difficiles. Malheureux témoins, malmenés à l'instruction et à l'audience, dont on ne veut pas entendre ce qu'ils disent, mais ce que les magistrats voudr11ient leur entendre dire : malheureux témoins dont l'un s'écriait un jour, devant le président d'assises qui l'interrompait à chaque instant : « Comme c'est difficile de dire la vérité devant vous!» Puis, des témoins se trompent sincèrement. Aux témoins qui se trompent de bonne foi, aux. témoins impressionnés par les magistrats,
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