La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

REVUE DES LIVRES 247 sacre ou le flamboiement du bûcher. Il n'en est rien. On sent en eux un certain dédain de ce qui parie aux yeux. Ils ont visé à faire simple comme une tragédie antique; ils ont concentré tout l'intérêt sur le drame i:1térieur, comme une tragédie de nos classiques. La Passion de Jeai111ed'Arc, tel pourrait être le titre de leur œuvre. Oui, c'est bien l'Évangile d'une héroïne du dévouement et de l'amour pour l'humanité qu'ils ont voulu écrire, témoin la dédicace A toutes cel1eset à tous ceux qui auro11tvéett, A toutes celles et à tous ceux qui sero11t111orts, Po;tr tdcher de porter 1re111èdeau 111aul niversel! Et, afin que nul n'en ignore et ne soit tenté d'abandonner à l'Église repentante la sainte fille du peuple que l'Église ·toute-puissante a brùlée, la dédicace ajoute : A toutes celles et à tous ceux qui auro11t véca leur vie hu111ai11e, A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur 111ortlm111ai11e, Pour l'établissemeut de la République socialiste universelle! Jeanne d'Arc nous apparaît donc comme une ::;ublime incarnation de l'âme populaire en ce qu'elle a de meilleur, naïveté, bon sens, générosité; elle ressent et communique la belle folie de l'enthousiasme, qui déroute les timidités des sages, les calculs des habiles, et qui pourtant dans les cas désespérés est la suprême sagesse. Elle nous apparaît, âme vigoureuse et blanche, portant la miséricorde dans la bataille, l'esprit de paix dans la guerre, la pitié féminine dans son œuvre Yirile; rebelle au mensonge, aux détours, aux moyens bas qui déshonorent la victoire. Mais aux prises avec le monde corrompu qui l'enveloppe, l'arrête et profite d'elle sans la comprendre, elle se lasse, elle se brise; elle 'connaît les trahisons de l'envie et les défections de la lâcheté; elle tombe, elle aussi, aux mains des pharisiens; elle retrouve Caïphe et Pilate; elle crie, comme le Crucifié : Seigneur, Seigneur, m'avez-vous abandonnée? Mais arrière les découragements et les défaillances de la chair ! Elle se reprend; elle reste jusqu'à la fin debout, fidèle à elle-même, fière de ce qu'elle a fait, sûre d'avoir accompli son devoir; et puisqu'il faut mourir, elle meurt avec une dou.ceur triomphale. Je ne sais pas .si le drame, qui se joue ainsi en Jeanne d'Arc, et autour d'elle, paraîtra de nos jours assez animé, assez varié pour la scène. Mais ce que je sais bien, c'est qu'il est de haute inspiration, de noble allure, de grande portée morale. Il prend je ne sais quel sens général et symbolique. Il devient un cordial et un exemple pour ceux et celles qui se dévouent à la cause· des humbles. Il leur dit : - Sachez que vous lutterez, peinerez, souffrirez, mourrez peut-être à la tâche sans autre récompense que la haine des méchants, l'indifférence des sots et la trahison des Judas, méconnus même de ceux que vou,s aurez voulu sauver. Mais qu'importe, si vous avez fait votre œuvre, si vous avez tant soit peu rapproché l'humanité de la justice et du bonheur

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