CHRONIQUE THÉATRALE 235 prêtons même plus attention. Le suicide amené p,ar la faim, c'est l'incident dont le journaliste peut rédiger d'avance le récit en désignant à son gré le nombre des victimes et le genre de mort, pendaison, asphyxie, immersion : l'article se placera toujours. Descaves a songé plus spécialement au suicide connu de cette famille,- il y a trois ou quatre ans, rue des Martyrs. Il a montré quatre personnes de la petite bourgeoisie, le père, la mère, le fils et la fille. Le père est·un pauvre diable de caissier, déjà sur le retour, que la faillite de son patron a prh·é de sa place. La fille court le cachet; le fils, étudiant en droit, est rédyit à faire des bandes pour ramasser quelques sous. Il ne reste plus rien· à la maison.· On a brocanté peu à peu les dernières épaves. Trois termes sont dus au propriétaire, qui menace de l'huissier. Toutes les portes auxquelles on a frappé sont demeurées closes. C'est la misère, hideuse. Il n'y a plus qu'à mourir. Un peu de charbon suffira. P,ndant que le pére et l,! mère agonisent lentement, les deux· jeunes gens, qui regrettent 1a vie, causent tout en respirant les emanations délétères du foyer. Ils dissertent sur leur cas en lettrés qu'ils sont, comme Socrate devisa après avoir absorbé la ciguë tandis que le froid glaçait graduellement ses membres. Le jeune homme cite cette phrase écrite par Frédéric II dans une lettre à d'Alembert : « S'il se trouvait une famille dépourvue de toute assistance et -dans l'état affreux où vous la dépeignez, je ne balancerais pas à décider que le vol lui devient légitime ... Les liens de la société sont fondés sur des services réciproques; mais si cette société se trouve composée d'âmes impitoyables, tous les engagements sont rompus. » Opinions qui• étonneraient sous la plume de ce roi trés intelligent et sans scrupule, si l'on ne savait combien sa conduite s'accordait mal avec ses idées. Alors les deux jeunes gens, excités par ces conseils royaux, se révoltent, abandonnent les corps de leurs parents, qui ont succombé les premiers au poison, ouvrent la fenêtre et se résolvent à continuer le combat. Ils iront réveiller ceux qui dorment et, quant à leurs propres besoins, la maraude y pourvoira! La maraude y pourvoira! Je me demande ce qu'ils vont faire une fois sur le pavé de la rue. La maraude ne mène pas loin, et il faut du génie pour vivre d'escroqueries à la façon de certains aventuriers. Ils pourraient aller, comme le pauvre diable qu'on vient de condamner à un mois de prison, déjeuner dans un restaurant à quarante sous et ensuite ne pas payer. On les traînerait devant les tribunanx, on leur infligerait une incarcération de trente jours, suivant les justes lois; car c'est ainsi chez nous, lorsqu'un homme sans argent commet le crime de s'arranger· pour manger quand même au lieu de crever discrètement sans gêner personne, on le punit et on l'enferme. Dans
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