La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

162 LA REVUE SOCIALISTE croix, comme pour conjurer le mauvais sort; les hommes grommelèrent des menaces et les enfants crurent à l'apparition du pere Croquemitaine. Ce nouveau venu_était pcmnant 1~.Y1ei!leurdes hommes. Il avait l'air bon, affable; et sa longue, barbe blahche accentuait encore la 1 •. douceur de sa physionomie. Mais l'excellent homme arrivait précédé d'une aflreuse réputation. Pensez donc! le monstre était un amnistié de la Commune et il avait raudace, retour de Nouméa, de venir vivre dans ce paisible village, chez son fils assez intelligent pour braver les qu'en dira-t-on des gens du pays et des environs. Le fils du reste avait reçu une solide éducation et une assez bonne instruction. Le hasard lui avait fait rencontrer chez des amis üne jeune paysanne aimable et intelligente : il s'en était épris, la demanda eu mariage et l'obtint. Fille unique, à la mort des parents, elle hérita d'une petite ferme. Le fils de l'amnistié ayant perdu sa mère, son père étant à la Nouvelle et rien ne le retenant plus à Paris, il s'était fait fermier et ne le regrettait pas. Il avait deux enfants, et ne désirant plus en avoir, il travaillait pour eux, se promettant de bien les élever et de leur faire donneç une bonne instruction. Quant à l'éducation, lui et sa femme s'en chargeaient. II Le père, que nous appellerons Martin, si vous voulez, avait alors soixante ans. Un grand âge pour un homme qui, comme celui-là, avait souffert et lutté toute sa vie, connaissait les duretés de l'exil et de la prison, les misères des pontons et de la déportation. Né en 1820 en plein faubourg du Temple, à dix ans, en vrai gamin de Paris, il avait déjà fait sa petite part pendant les trois journées, qu'on est convenu d'appeler les trois glorieuses. Pendant le règne de Louis-Philippe, il avait pris part à tous les mouvements et, naturellement en février 1848, il fut un des premiers à courir aux armes et un des derniers a rester sur la brèche. Quand éclata l'inoubliable insurrection de juin, il se battit dans tout Paris. Blessé a l'héroïque défense du faubourg Saint-Antoine et fait prisonnier, il fut envoyé aux pontons puis en Afrique, d'où il ne revint que trois ans après, pour reprendre sa place parmi les quelques rares militants restés fidèles aux idées émancipatrices de Blanqui et de Cabet.

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