LA REVUE SOCIALISTE pour supporter sa part, et quelque chose de plus, des charges publiques. Comment, en effet, le citoyen mesurera-t-il le degré d'iniquité que contient l'impôt indirect, si l'homme est forcé de donner tout son effort cérébral au gain du pain quotidien ou si, plus simplement·, son intelligence a été laissée en friche ou, cc qui est pire, cultivée par ceux qui profitent de cette iniquité et s'y associent? On lui dira : tous les Français sont égaux devant l'impôt, tous les Français doivent également à la patrie le service militaire, et le mot lui masquera la chose : il ne croira pas payer au fisc davantage que le riche, puisqu'il ne paie qu'en raison de cc qu'il consomme, et il ne croira pas être plus asservi à la loi militaire que le riche, puisqu'il voit celui-ci passer également ses trois annccs de jeunesse à la caserne. La raison dit pourtant le contraire : clic montre que des trente ou quarante francs de revenu quotidien du riche, l'impàt de consommation n'affecte que le tiers ou la moitié de cette somme, alors que, des cinq francs de salaire de l'ouvrier, quatre francs étant conYertis en nourriture, les quatre cinquièmes de ce p,rnvrc budget sont soumis au prélévement fiscal; elle montre pareillement que le service militaire imposé an fils dit de 'famille - admirez cc terme qui voue à une sorte de bâtardise linguistique le prolctaire ! - n'enlévera pas à ladite famille un grain de son dessert, alors que la famille ouvriére, privée d'un de ses soutiens, ne dinera peutêtre pas tous les jours que le jeune gars passera au régiment. Celui que lésent ces inégalitcs et tant d'autres est pourtant, comme citoyen, le maitre de changer cela; il a son bulletin de vote qui le fait souverain en matiére de législation, mais tant qu'il demeure dans son ignorance il ne peut en faire que l'instrument de sa servitude et de son abaissement. Combien de temps s'écoulera encore avant que la masse s'émancipe du sophisme de l'égalité et reconnaisse enfin cette vérité si simple: qu'en régime d'inégalité économique toute loi d'égalité civile, pénale et civique risque de n'être qu'une aggravation de l'inégalité. Il est juste, pourtant, de reconnaître que si les non possédants ne sont pas encore parvenus, dans leur masse, à exprimer cette notion, ils en ont tout au moins l'instinct. S'embarrassant fort peu de théories et poussés par le même mouvement de défense vitale qui ruait jadis les canuts lyonnais à la destruction des métiers de l'inventeur Jacquart, ils n'ont cessé de réclamer cc que les économistes libéraux, scandalisés, appellent des privilèges et qui ne sont en rcalité que des correctifs sociaux necessaircs pour pallier les désastreuses conséquences d'une trop grande inégalité de situations. C'est ainsi que, se tenant sur le terrain étroit mais solide de leurs intérêts matériels, les ouvriers anglais, depuis trois quarts de siècle, ont obtenu des partis qu'ils servaient ou qu'ils terrorisaient, une 11'.:gislationd'exception, une législation de classe, grâce à laquelle leur situation devint un peu plus supportable.
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