CHRONIQUE THÉATRALE 493 pour se conformer à l'usage, non pas par amour, car les bienséances, la correction, la tenue ne permettent pas dans la carrière les sentiments forts qui pourraient amener quelque dérangement dans l'attitude quasi-hiératique des diplomates. C'est un milieu où Son Excellence l'Amour ne SC présente qu'en habit noir et craYaté de blanc. Or la jeune femme de l'attaché d'ambassade aime son mari et Yeut le ramener à elle en l'arrachant de cette capitale où il a une liaison funeste. Pour cela elle imagine de se compromettre clic-même aYcc un archiduc, de façon que le scandale rende sa présence impossible à l.1cour et que par suite son mari soit appelé ù un autre poste. Le calcul, assez drolc de la part de cette rouée innocente, réussit, et les deux époux se réconcilient: je doute d'ailleurs que cc soit pour longtemps. • La pièce, trop froide pour faire pleurer, d'un comique trop mince pour faire rire, est jolie et spirituelle. Elle yaut surtout par les détails, par la manière dont sont tracées les silhouettes des diplomates, par les croquis de ces personnages graves, solennels et frivoles, qui s'enferment mystérieusement pour dire des banalités, qui n'échangent que les propos les plus Yains; gens ridicules par le contraste entre la puérilité de leurs préoccupations et l'apparence imposante de leur attitude. C'est dommage que l'étude de M. Hcrmant soit si superficielle. On s'en serait peut-ètrc moins aperçu, si la Carrière n'avait été jouée peu de temps après la publication d'un Livre Ja1111e qui restera célèbre par les dépêches désormais historiques de notre ambassadeur ù Constantinople, M. Cambon. Ce Livre Ja1111e - un livre rouge, cette fois - nous a fait toucher du doigt les choses souvent tragiques, qui sont ou devraient être le souci des diplomates. Derrière ces misérables flirts, derrière les jeux mesquins de sottise et de Yanité, il y a de véritables intérêts humains; il y a des cris et des pleurs que le bruit des Yalses n'étouffe pas et que M. Hcrmant n'a pas voulu entendre; et en se bouchant ainsi les oreilles, il s'est priYé d'écrire l'œunc vigoureuse et puissante que contenait son sujet. Il existe pourtaut dans sa pièce un type tn;s réussi, celui de l'archiduc Paul, grossier, mal éleYé, demi barbare, mais bon garçon, aimant la noce, habitué au langage des filles, mais incapable de parler à une femme du monde, croyant connaître Paris parce qu'il va au Moulin-Rouge, au café-concert et dans _les cabinets particuliers des grands restaurants. Tels sont les monseigncurs qui nous font écarquiller les yeux et que nous admirons, parce que nous les voyons de loin et parce que, comme je le disais plus haut, nous n'a,:ons pas même l'esprit républicain. Les archiducs et les gens de la carrière, ducs euxmêmes et fréquentant les archiducs, conservent pour une bonne partie de la population un vague prestige, dont M. Hermant a heureusement étalé l'inanité.
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