La Revue socialiste - 1897 - Tome XXVI- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE bafoués, qu'on ne ménageait certes pas, s'accommodaient sans protester de voir vivre sous leurs yeux un double étrangement caricaturé de leur propre personne. Socrate et Euripide, aprcs tout, avaient le droit de riposter et de traîner Aristophane sur la sccne. Cc dcYait être une rencontre singulière lorsque, dans cette ville assez petite, les ach·crsaircs se croisaient sur le Pnyx. Telle était la tolérance des moeurs, qu'ils ne se sautaient pas à la gorge, considérant comme permis et loyal l'emploi d'une arme si terrible. Si nous en venons peu à peu à ce degré de liberté et d'émancipation qui peut ouvrir une voie nouvelle à l'art dramatique, il faudra remercier M. Pierre Denis d'avoir été un des initiateurs du mouvement. Cc n'est peut-être pas tout cc que nous lui devons. Je lui reprochais, au commencement, de n'avoir pas fait œuvrc d'historien, de n'avoir pas dit nettement cc que Youlaient Boulanger et ceux qui l'inspiraient. C'est sans doute que je demandais trop. M. Pierre Denis n'a rien dit, parce qu'il n'y avait rien à dire. Il n'a pas montré l'idée de Boulanger, par cette cxceliente raison que Boulanger n'avait pas d'idee. Et c'est même cc qu'il y a de plus triste dans l'explosion soudaine qui nous étonna tous. Une partie importante de la France, et Paris même, a suivi et acclamé un homme, un soldat inconnu, sans qu'il eùt jamais rien fait, sans exiger rien de lui, sans même pouvoir espérer la réalisation d'aucune promesse précise. Et cet engouement stupéfiant prouYe combien nous sommes encore imbus de l'esprit monarchique, combien nous sommes peu habitués à compte,· sur nous mêmes, combien facilement nous sommes disposls à accueillir qui nous débarrassera du fardeau de la pensée et de la volonté, qui peutêtre saura décider et agir à notre place. Triste chose qui durera longtemps encore, jusqu'à cc que notre éducation républicaine soit faite! Or il s'en faut de beaucoup qu'elle le soit et si M. Pierre Denis ne suffisait pas à le rappeler, voici M. Abel Hermant gui, avec sa Carrière, l'établirait de façon péremptoire. La Can-ière, sans déterminatif, vous entendez bien que ce n'est pas la carric':rc des armes, ni celle du barreau, ni celle du théâtre, c'est la carricrc tout court, la carricrc supérieure, celle des fils d'archevêques, celle qui inspire le respect, la terreur, celle que toute l'Europe admire, cc-lies où demeurent à jamais pures les vieilles traditions de la monarchie, en un mot la carrière diplomatique. M. Abel Hermant en a dessiné une caricature, trop légerc malheureusement, mais fine et amusante. La fable est mince. Un jeune attaché d'ambassade - il s'agit d'un duc à nom retentissant, comme il convient dans ces milieux surnaturels - vient d'être envoyé dans une grande capitale, une capitale i archiducs. Il y mène la vie de grand seigneur, libre, marié parce que la mode le veut ainsi, mais n'ayant pas le ridicule d'aimer sa femme, et la trompant par habitude,

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