La Revue socialiste - 1897 - Tome XXVI- vol 01

CHRO~IQUE THtATRALE 225 doute cette conclusion a paru trop prccise et trop cruelle :i J\l. Bjornson, il ajoute dans un quatriérnc acte trés inattendu que l'amUioration du sort des hommes ,·iendra du progrés du machinisme : quand il y aur.t beaucoup de chemins de fer, et qu'on circuler.1 :1bon marché, l'humanité sera heureuse. Je ne m'arrête p:1s :1 discuter cette conclusion inspirée par les conférences de J\f. Frédéric Passy et si enfantine que M. Bjornson, symboliquement peut-être, l'a fait exprimer par deux enfants. Telle est cette piéce, assez intéressante, car il est toujours bon de remuer des idées au thé:hrc de,·ant u,1 grand public; mais la tendance en est trés réactionnaire. Combirn je pn'.:férc l'œuvrc de M. Émile ,·eyrin qui, lui, a confiance dans la tonte-puissance des idées, dans la justice et dans l'aYenir: « Oui, une idée court :1 tra,·ers le monde! » .'\prés toute cette Norn'.:ge, c'est un plaisir pour moi de m'arrètcr ù la piéce hardie et claire de J\l. Auguste Germain, l'l:lrn11ger. Germain s'entend men·cillenscment :1arracher le masque de nos mœurs hypocrites. Dans F11111ille il a\·ait montré déj:1 les ,·ilenies, les haines existant au sein d'une famille qu'abrite aux yeux du monde un Yoilc de décence et de conYenances sociales. Cette fois il ,·a plus loin et nous présente un pére di\'orc..:, riche banquier, qui dc,·ient le ri,·al amoureux de son fils, qui pr..':tcnd, à coups de millions, acheter la jeune fille dont il est épris, et qui, comme clic lui résiste, menace, par un honteux chantage, de ruiner les parents de celle-ci. Et quand un tel individu, coupable de toutes les bassesses, se trOu\·c en présence de son fils, on YOudrait - cc fut du moins la critique de presque tous nos confrères - on voudrait que cc fils, jadis abandonné, parlùt a,·cc égard, avec respect, à cc pérc indigne qui ne lui est connu que par des méfaits. Je me rappelle deux vers d'une tragédie classique dont le nom m'échappe : Et quel que soit enfin l'opprobre paternel, Un père aux yeux d'un fils n'est jamais criminel. Cela a pu 6tre bon ù dire au dix-septième siècle, ù l'époque où la famille, étroitement conçue, conservait encore q uclq uc vestige de l'ancien patriarcat. Rien de tel n'existe plus aujourd'hui; nous a\·011s peut-être moins le sentiment des dc\·oirs d'uti fils em·crs son père, mais nous avons danntagc celui des devoirs d'un père eiwcrs son fils; et le titre dé pcre, mal porté par un homme coupable, ne nous semble plus imposer par lui-même le respect. Aussi la scénc Yiolcntc entre le père et le fils, qui a paru excessive à quelques-uns, est-elle bien dans la vérité contemporaine; seulement une fùcheusc con\·cntion ,·eut trop souvent que le théfttrc, ù demi figè, demeure en retard de cinquante ans sur les mœurs. C'est cette convention que Germain a heureusement brislc.

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