LA QUESTION SOCIALE DEVANT LES CORPS ÉLUS 749 Deux incidents dignes d'intérêt se sont produits. La motion de M. Legrand demandant pour le baccalauréat de l'enseignement moderne les mèmes prérogatives que pour le baccalauréat classique; cette proposition fut repoussée après une intervention très remarquée de Jaurès : « Nous aurions préféré qu'on pût maintenir au moins « comme un ressouvenir de la culture désintéressée l'étude des lettres « grecques et latines, en attendant l'heure où une humanité phis noble « et moins absorbée par les nécessités brutales de la lutte pour la vie « pourrait faire une plus large part à cette culture. Ce que nous deman- « <lions à la bourgeoisie actuelle; c'était, maigre'.:son dégoût forcé pour « les c'.:tudesdésintéressées, d'en continuer la tradition jusqu'à l'heure où « elles redeYiendraient possibles, comme un aveugle chargé de trans- « mettre un flambeau. Puisqu'elle ne le veut pas, puisqu'elle déclare « périodiquement à cette tribune qu'elle est incapable de supporter, dans « la lutte pour la vie, le souci des hautes cultures, puisque ce sont les « representants de l'Université elle-même qui viennent, comme les « prêtres révoltés contre l'idol~, dénoncer l'inutilité des études clas- « siques ... Vous faites de singuliers progrès dans la décadence, mes- « sieurs; et vous paraissez croire aujourd'hui que, depouillés de ce pres- « tige de la culture antique, n'ayant plus que le prestige grossier de la « richesse, vous pourrez vous défendre. Non, messieurs, vous vous « désarmez, vous vous dépouillez, vous vous découronnez vous-mêmes, « et voilà pourquoi nous votons pour vous! » La motion de M. Legrand ne fut pas adoptee. L'enseignement classi'que fut sauvé pour cette fois. Ce n'est pas ici le lieu de discuter les idées de Jaurès et des partisans de la culture gréco-latine; mais il nous semble à nous, simple profane, que l'étude de certaines sciences, telles que la mécanique céleste et l'astronomie, l'anthropologie préhistorique ou l'anatomie comparée, forment, aussi bien que l'étude de l'antiquité, de hautes études désintéressées, capables elles aussi de suggérer au savant des vues générales trés hautes sur les complexus intimes du monde et de l'homme. Notre personnelle et trés modeste expérience nous incite aussi à penser que l'étude éducative et formatrice par excellence, celle qui tend le mieux à arracher l'individu à l'utilitarisme vulgaire, a lui donner le sens et l'intelligence élevée des choses, à lui faire comprendre et aimer toute la nature et tout l'homme, c'est-à-dire la mer infinie et toujours fuyante de la réalité, c'est plutôt l'ensemble de connaissances ou de sciences .groupées sous le nom générique de philosophie, sans exclure la métaphysique. C'est de ce point que l'on découvre mieux la valeur des diverses connaissances, des sciences, de l'histoire, de la litterature même. C'est donc la philosophie qui devrait être, il nous semble, la nourricière de nos esprits et de notre enseignement secondaire et même primaire.
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