La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

LIBÉRÉ Dans son dévouement à autrui fait surtout d'égoïsme, il vi\·ait sa vie sans tourrn~nt du présent et sans effroi de l'avenir, n'ayant nul regret du passé. Il avait dans son ttme le moyen de sortir de lui-même et de vivre la vie des autres. Moi, qui ne vi\'ais qu'en moi-même, je ne pouvais me suffire; j'étais inutile à autrui et meurtrier pour moimêmc. Puisque je n'avais pas la possibilité de me projeter hors de moi, sans que rien y dcmeuràt pour me tourmenter, où et dans quoi trouverais-je l'oubli? Pourquoi celui qui venait de me quitter ne m'aYait-il donné que la moitié de son âme? N'eût-il pas mieux fait de me laisser dans mon ctat primitif? Ou, puisqu'il avait commencé, devait-il m'abandonner à moi-même? Il savait pourtant que j'étais incapable de me suffire. Eh bien, puisque j'étais condamné à la solitude par insuffisance d'âme, je rede,·icnJrais la brute quc j'avais été. !vlais le pourrais-je, à présent que l'exemple contagieux d'une moralité toujours actiœ m'aYait gagné? Y songer, n'était-ce pas me prouYcr que je ne le pourrais pas? Les malheureux qui croupissent dans la miscrc et les vices du bagne m'inspiraient :i. présent trop de mépris apitoyé pour que je pusse rcde,·cnir semblable,\ eux. Un jour où ma pensée s'alimentait de ces tristes réflexions et où je pn!voyais que, la nuit venue, elles porteraient le cauchemar obsédant de mon crime au dernier degré de l'horreur, une idée me vint d'oublier par l'unique moyen qui fùt :i. ma disposition. Je me procurai de l'eaude-vie et, cessant tout travail, je m'enfermai dans ma case inacheYée. Je bus la fiole à coups pressés, en homme déshabitué ou plutôt comme un malade quj se hâte de sui\'re la prescription du médecin. L'ivresse ne vint pas, ou plutôt clic se manifesta par un tel redoublement des tortures que chaque nuit m'infligeait, que je me jurai de ne plus recourir à cet abominable expcdient. Dans sa sollicitude, l'administration m'avait proposé le mariage aYec une des libérées dont le couvent était proche de ma concession. Peut-être, en effet, le salut était-il là. Mais ce que mon ami m'aYait enseigné des lois de l'hérédité me fit repousser cet expédient. De quel droit donner la vie à un être destine à souffrir? Et que n'aurait pas à souffrir l'enfant d'un assassin et d'une prostituée tombee au crime ? Et qucls reproches ne pourrait-il faire à ceux qui étant cela prétendraient à son respect affectueux sous prétexte qu'ils l'auraient mis au monde? Je refusai de prendre une telle responsabilité, et ma conscience me fit perdre la seule chance de salut qui s'offrit a moi. Je me condamnais ainsi à la solitude, et c'était la solitude qui me tuait. A la persistance de l'obsession, je crus reconnaître que je pouvais espérer en la folie libératrice qui me sortirait enfin de moi-même. )'appelai alors la folie de tous mes vœux, et je m'étudiai afin d'en

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==