La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

LIBÊRÉ - Ceux-là avaient-ils demandé tes soins? N'étaient-ils pas 111110cents du mal dont tu YOulais gucrir le monde entier? - Il n'y a pas d'innocents, murmura-t-il, pas plus qu'il n'y a de coupables. - Il y a en tout cas des êtres qui ont souffert par toi. - Qui te dit que je n'ai pas souffert plus qu'eux avant de recourir à cc moyen extrême ? Cette parole cruelle me glaça. J'eus besoin de me rappeler l'existence de bonté et de dcvoucment actif qu'il menait sous mes yeux depuis des années pour ne pas lui exprimer violemment mon indignation. Ah! comme je regrettais d'aYoir Youlu pénétrer dans cette âme énigmatique et desolantc. J'espérai le vaincre par la logique, ou du moins tirer quelque lumière qui me mît l'esprit en repos.Je lui rappelai les misérables qu'il avait soulagés, les affligés qu'il avait consolés, et lui fis remarquer la contradiction flagrante de ses actes et de ses pensées. Il me répondit aYec son sourire tranq nille : - J'aime l'être humain, et ma préfcrencc va au pire parce qu'il est le plus malheureux, celui qui a le plus besoin d'être aime. Tu penses si j'ai eu à foire ici. Toi-même, je me demande si je ne t'aime pas un peu moins à présent que tu peux te suffire, c'est-à-dire à présent que la conscience s'est éYeillce en toi et t'a donne la prccicusc faculté de souffrir. Et cet homme dont j'avais envié l'àmc me montra par son regard éperdu qu'il enviait la mienne et regrettait de ne plus pouvoir souffrir pour son propre compte. V Une am111st1evotée par les Chambres libéra mon compagnon. Ainsi que je m'y attendais, il n'en témoigna aucune joie. Bien plus, il en eut un réel chagrin. Ce n'était pas un vain simulacre de consolation à l'adresse de ceux qui restaient au bagne. Il m'avoua qu'il ne sa,•ait comment il organiserait son existence, l'isolement lui faisant peur. Bien que sa situation le mit à l'abri du besoin, il lui était pénible de reprendre sa libertc et la direction de ses actes. - Quand on a de l'argent, on n'a pas à craindre de rester seul, lui dis-je. - C'est alors qu'on est plus seul que jamais, me répondit-il soucieux. La veille de son départ, il eut une longue conférence avec l'aumônier, à qui, pendant sa détention, il n'avait pas adressé trois fois la parole. Cette démarche me surprit, car je connaissais son irréligion 44

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