La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

688 LA REVUE SOCIALISTE pouYait-il cnY~sagcr avec tant de sang-froid et même de gaîté un aussi horrible passé, tandis que je ne songeais au mien qu'a\'CC horreur? D'une part, il n'approuYait pas cc crime, puisqu'il le vouait à une sorte d'oubli dans sa rn.'.:rnoirc; et, d'autre part, il ne le désapprouYait donc pas absolument puisque cet oubli prenait un caractére d'absolution. Je m'y perdais. J'exigeai qu'il s'cxpliqu{1t en lui arnuant mon trouble. Il y consentit Yolonticrs, et le fit comme s'il avait parle d'une action indifférente exécutée par un indifférent. - Quand je jetai cette bombe parmi les consommateurs paisibles du caCédes Deux-Mondes, je crus sincéremcnt que j'accomplissais un acte nécessaire et de haute justice. Je voulais, et je Yeux encore, une humanité plus équitable et plus libre, et je croyais alors que les moyens de terreur et les éprcuYcs par ou ces moyens feraient passer d'aucuns la conduiraient dans les Yoics de l'equite et de la. liberté. Je me trompais. Des lectures m'avaient égare en me montrant des actions réprouYécs par la morale indiYiduellc et sociale qui a\·aicnt eu pour résultat de procurer à la société de trcs réels avantages. Je me suis trompé, c'est entendu. Mais je me suis trompé de bonne foi, quand j'ai cru que le bien pouvait sortir de l'cxcés du mal et qu'il appartenait aux hommes de l'~Yenir d'emprunter leurs armes aux hommes du passé ... - Sans même se demander s'ils n'en avaient pas de meilleures à leur portée, fis-je. ' - C'est cela même. Yoilà mon erreur. Je ne l'ai décounrte que longtemps aprés. Je la regrette évidemment, mais sans m'en faire un sujet d'affliction; je me dis qu'aprés tout mon exemple aura serYi et que les conséquences de mon acte, non celles qui me sont personnelles, mais celles qui ont nécessairement impressionné tout le monde, auront été l'abandon, sous la réprobation publique, à la fois mue par des motiCs de sentiment et de raison, du moyen terrible et puéril que j'a,·ais employé. Donc, je n'ai pas été inutile, et cela atténue mon regret. - Soit, fis-je un peu intimidé. Mais les Yictimes innocentes de ton expérience manquée? Ne songes-tu jamais à clics? J'eus à ces derniers mots un frisson en so1wcant à ma Yictimc qui 0 ' elle, s'imposait rnèmc aux rêYcs de mes courtes nuits. - Non, je ne songe pas à mes Yictimcs. Cc n'était pas pour leur nuire ni pour me satisfaire que j'agissais. J'accomplissais ce que je considérais comme un devoir, et j'étais dans la situation d'esprit du chirurgien qui ampute un blessé. - Et, maintenant, tu es encore dans cette situation d'esprit? - Pourquoi pas? Le chirurgien pleure-t-il ceux de ses clients que tue une opération manquée?

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