La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

LIBÉRÉ. sens nouYeau. Cette transformation ne s'opéra pas soudainement : le Yoile qui avait obscurci ma conscience ne se déchirait que par lambeaux; longtemps je conservai l'allure et le langage de la brute alors que je me sentais· déjà devenu un homme. J'opposais encore des ironies aux raisonnements de mon compJgnon, mais elles perdaient à mesure leur caractere de cruauté et de bestialité; si bien qu'il en riait le premier, de son rire d'enfant, et que je me surprenais à en rire aussi, ce qui était une rnanicrc de m'en excuser. Il m'ouvrit l'esprit comme il m'a\·ait ouvert le cœur, par la même méthode, sans prêcher ni remontrer. Il ne sollicita point le désir de saYoir qui s'éveillait en moi, et il sut attendre que cc désir se précisf1t en questions. J'appris ainsi beaucoup de choses. J'appris surtout à réfléchir sur ce qui m'entourait et sur moi-même. Comme je l'aimais, à présent, sa personne m'intéressait non seulement dans le présent, mais encore dans le passé. Savoir cc qu'il aYait été, cc qu'il avait fait, c'était le connaitre depuis plus lontemps, c'était prolonger dans le temps la reconnaissante affection que je lui avais vouée. Je le questionnais sans trêYe, et ses questions faisaient mon admiration, si insignifiant<:s qu'elles fussent. Comment un tel homme, si supérieur à nous tous, était-il tombé à la sinistre égalite du bagne? Comment un tel homme, tout de dévouement fraternel, aYait-il pu se rendre coupable d'un forfait d'autant plus odieux qu'il était risiblement inutile? Cette interrogation me hantait, mais je n'osais la formuler tout haut. Sa pensée était si loin, si au-dessus du crime, qu'il m'eût semblé lui faire injure rien qu'en abordant un tel sujet avec lui. Non, il ne pouvait pas être l'auteur d'une semblable folie, celui qui montrait en toute chose une intelligence sûre et un bon sens parfait; non, il n'a,·ait pu commettre sur des êtres innocents une semblable atrocité, celui qui manifestait une si active pitié, et si efficace, pour les moinJrcs souffrances d'êtres avilis tels que nous. Je me plaisais à YOir dans sa présence parmi nous un trait caractéristique de son abnégation : sùrement, il avait accepté de ,prendre pour lui le châtiment, mais il avait laisse le crime à un autre. Mais ce n'était là qu'une suppos1t1on, et je brùlais d'avoir une certitude, peut-être avec la mam·aise arrière-pensée de trouver une tare en cet être trop parfait, car qui saura jamais ce qu'il e1:tre d'impuretés dans nos intentions les plus pures ! Et puis, il me semblait que, descendu des hauteurs morales ou je le voyais, il serait moins différent de moi, et qu'à l'estimer moins je l'aimerais davantage. Pourtant j'étais heureux de subir l'ascendant que lui avait donné sur moi cette supériorité, et pourtant aussi elle me tenait un peu trop à distance et j'eusse voulu transformer en intimité profonde et

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