LIBÉRÉ 681 révolté, je l'eusse roué de coùps, puisque j'étais le plus fort, et peutêtre fussions-nous :\insi devenus amis. La ration de Yin et de tafia accordée aux hommes des durs travaux, il la cédait :iceux qu'il \·oyait plier sous le faix. Il n'était pas de services qu'il ne rendit :i tous, dans ce lieu de misérc où chacun ne songe d'ordinaire qu'.Ala sienne. Plus il gagnait nos compagnons par ses bons procédés, plus je m'exaspérais contre lui. Cet état était entretenu en moi et aggravé par une sorte d'hostilité dont je me sentais être l'objet. Mes cruautés étaient en même temps un àefi i l'opinion, qui ne pouvait les bllmcr sans mentir au caractérc qu'elle rc,·ét dans cc milieu où le plus cruel est le plus considéré. De quel droit, en effet, cc rebut de l'humanité aurait-il des sentiments humains? On !·iait donc des méchancetés dont j'abrcu,·ais mon camarade de ch:1inc, mais on me -dl.'.:tcstaitcordialement. J'cxagl.'.:raialors mon attitude et j'en arrivai i maltraiter le malheureux d'une 111anicrcréYoltantc. Bientôt, je m'aperçus que ma haihc contre lui diminuait au regard de celle que je portais aux autres, et je ne le maltraitai plus que pour les bra\'cr, avec le sourd regret qu'un d'eux n'inter\'int pas pour rendre ;'t leur cours naturel mes Yerita61cs sentiments. Cc qui contribuait j me raidir contre lui, c'est que je le sentais pn:ndre peu i peu un ascendant sur mes pensées. Il me pénétrait insensiblement, mais sùre:11c11ts, ans que j'eusse d'autre défense que mes Yaincsbrutalités. Il était de\'enu en quelque sorte le juge de paix de notre colonie; il apaisait les querelles et au besoin les préYcnait. Et Yoici que, parfois, quand on Yenait le consulter, il m'arrivait <le pré,·oir la. réponse d'6quité et de bonté qu'il ferait. Puis il m'arri,·a de penser cette réponse, sans trop saYoir si je ne la pensais pas pour mon propre compte. Ces constatations étaient toujours suivies d'un redoublement de Yiolences a son 6gard. • Un jour, je reçus de France une lettre qui m'arracha une basse exclamation de colère. !\Ion compagnon m'ayant interrogé du regard, je répondis : « l\la Yieillc est claquée, adieu les mandats! » Oui, Yoih\ tout ce que j'éprom·ai alors pour exprimer le chagrin que me causait cette mort, a laquelle je ne puis penser aujourd'hui sans un bouleversement douloureux de tout mon être. \Toi!;\ tout cc que j'en laissais voir a ce moment : clic ne m'cn,·crrait plus, tous les mois, les cent sous qu'elle prenait sur sa nourriture. Il me contempla un instant sans rien dire, puis se d6tourna pour cacher son visage : il pleurait ma mère pour moi ... Le mal horrible que cela me fit se traduisit par une atroce colère intérieure. J'aurais voulu lui défendre de pleurer ma mère, i moi. J'y parYins, avec une odieuse conscience de mon infamie, en le' bafouant de ses larmes versées sur une inconnue. J'outrai a un tel point le cynisme qu'il s'éleva
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