La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

LIBÉRÉ J'avais du tabac et des viYres d'infirmerie, je jouais aux cartes et je dormais tant que je voulais. Dormir était à cet âge une de mes grandes voluptés, et j'avais souvent manqué des parties de plaisir ou de maraude pour sommeiller quelques heures de plus. De temps en temps, ma mère m'adressait des lettres que je ne lisais même pas et auxquelles je répondais en commençant invariablement par ces mots: ccMaman, ton fils va bien,» auxquels j'essayais d'ajouter une pl1rase ou deux, vite écourtées par un machinal ccje souhaite que la présente te trouYc de mème ». Dans ma quiétude, faite de bien-être physique, il m'arrivait pourtant de songer à l'écheance : cela me mettait un petit point froid à l'estomac, avec comme un tremblement dans les bras et surtout aux doigts. Parfois, quand l'échafaud se précisait trop dans ma pensée, le point froid s'étendait, allait me glacer le dos, puis le cœur, au point que j'en avais le bras gauche tout endolori. Alors, je risquais une bravade en forme de questions gouailleuses aux gardiens sur la terrible chose. Ils cessaient de rire et détournaient la conYersation, cc qui augmentait mon malaise. Je tentais de me rassurer tout seul, puisque nulle aide ne me venait. « Bah ! disais-je tout haut, on ne coupe pas la tête à un garçon de moins de vingt ans. >> Et je me remettais à jouer au piquet en y portant toute mon attention, de peur que mes fautes ne trahissent mon agitation. L'orgueil était le seul sentiment qui me rattachât à l'humanité. A d'autres momènts je prenais crânement mon parti, avec une bravoure de bête acculP.c. Je me rappelais les criminels qui étaient allés à l'échafaud sans terreur apparente et, pensant à mon admirateur de l'audience, qui serait certainement à mon exécution, je lui disais à part moi: .ccTu Yerras s'il se tient bien jusqu'au bout, le gas ! » Ma grâce me surprit dans un de ces moments d'excitation. Aussi eus-je l'air peu ému. Je ne sentis, en effet, le prix de la vie que quelques moments aprés, lorsqu'on m'eut transféré dans le quartier des condamnés aux travaux forcés. Il se mêla pourtant à mon émotion un rearet un rcaret de vraie brute. Adieu le pain blanc, le vin, la viande, b ' b le tabac et les fü\neries des condamnés à mort ! On eût bien pu me gracier quelques jours plus tard; c'eût été autant de gagné sur l'existence . de forçat que j'allais mener dorénavant. En revanche, j'eus une joie: Les geoliers n'étaient plus mon unique compagnie; j'étais avec des aens de mon milieu destinés comme moi à la transportation ; ils me b ' félicitèrent de ma chance, car mon histoire leur était connue, et j'étais à leurs yeux une sorte de personnage, mon crime et mon procès ayant occupé le public et les journaux ayant publié mon portrait ainsi que mes lettres à ma maîtresse, une prostituée qui m'avait dénoncé parce que je la trompais avec une de ses amies. Je me souviens de tout cela et je me revois dans ce passé, pourtant

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