La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

SERGIUS STEPNfAK 57 rection des Balkan's et dans l'insurrection anarchiste de Bénévent en Italie. (Il a écrit sur ce mouvement un travail, qui n'a pas, je crois, encore été publié. J'en ai conservé une impression profonde pour la pnkision des idées sur la propagande par le fait ; il serait encore aujourd'hui utile à publier et à rendre populaire). Quelques jours avant de mourir, il était pn!t à se lancer dans l'insurrection arménienne, si cela pouvait se faire. li haïssait l'oppression de l'homme partout où il la rencontrait, dans la vie des peuples, dans la famille, dans les partis. Il détestait la tactique jacobine de centralisation. En Angleten;c, scs écrits eurent une grande influence. Il savait faire aimer les révolutionnaires, la femme et Je paysan russes. Ce qu'il souffrit pour son idéal, seule sa compagne pourrait le dire ; elle a souffert avec lui depuis 1878. Il avait raison de dire que le difficile n'est pas de mourir pour la cause, mais de savoir vivre pour elle. Il ignorait absolument ce qu'est la peur, comme un aveugle ignore les couleurs ; à tout instant il était prêt à donner sa vie. Il ne connaissait pas l'amour-propre, ni cette espèce de fanatisme de parti. li comprenait que pour détruire les oppresseurs une grande variété de partis est nécessaire. Que chaque parti, disait-il, que chaque pauvre miniature même de parti fasse l'œuvre qui est en son pouvoir. Le n'.:sultat sera plus grand que par une unité factice qui, par des alliances, paralyse les forces. Mais il ne comprenait pas qu'on se fît la guerre, quand on était en face de l'ennemi commun. Cela provenait d'un sentiment invétéré de justice ; j'ai connu peu d'hommes qui l'eussent à ce degré. Il pouvait quelquefois se tromper, faute de connaître toutes les circonstances des faits ; mais du moment qu'il avait connu les motifs de telle ou telle action, il la comprenait. Il connaissait l'homme comme le connaissent Ics grands poètes. S'il entendait parler d'une injustice, il se sentait des envies d'étrangler de ses mains l'oppresseur. Jamais je n'oublierai sa physionomie, quand il parlait de « Biribi » et de la façon dont sont traités nos compagnons en France et en Italie. Avec tout cela, il était la douceur même. Ses meilleurs moments en Amérique furent ceux qu'il passa dans une école de nègres, entouré de ses petits négrillons. En Russie, tous les enfants l'aimaient. Tous ceux qui le connurent l'aimèrent profondément. Aussi, s'il s'est vu des funérailles plus imposantes par le nombre, il ne s'en est pas vu de plus remarquables par le profond sentiment de douleur de la foule. Toute la presse l'a compris et noté. L'article de Vera Sassulitsch trace un portrait moral de Stepniak, dont voici le résumé : (< C'était un connaisseur d'hommes. C'était presque chez lui un sens intuitif: il allait jusqu'au fond d'un caractère et, sur cette connaissance, il fondait ses rapports personnels. Il fallait des divergences d'opinion bien nombreuses et bien profondes pour le séparer des personnes. Bien entendu, il lui était impossible d'avoir des relations intimes avec des partisans décidés du despotisme. Mais, en dehors de cela, les opinions jouaient peu de rôle dans ses relations personnelles. Il était ·d'une étonnante lucidité pour déèouvrir les moindres signes de

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