LA REVUE SOCIALISTE compagnons à Shepherds Busch. Des ouvriers qui le connaissaient le virent passer plongé d:ms la lecture d'un livre. Il devait traverser le passage à niveau de la petite voie ferrée qui réunit Hanmersmith à South Acton. Petit passage qu'on croit pouvoir traverser en un instant, mais en réalité il faut faire sept longs pas avant d'être hors de danger de la part du train qui vous prend par derrière, s'il vient de la droite. La voie faisant une forte courbe, on ne voit le train que lorsqu'il est proche. Un de mes amis russes, sa femme et deux de ses fils, furent sur le point d'fare écrasés à cet endroit. Stepniak, homme d'une force physique extraordinaire, courageux au point de n'avoir jamais connu Ja peur, se moquait de cc petit train de trois voitures, ce « train bébé, » comme il l'appelait parfois. Le machiniste, voyant qu'un homme se préparait à passer la voie, siffla. Stepniak n'y fit pas attention et se lança en avant comme l'y portait son naturel. Il avait déjà mis le pied sur le trottoir opposé, quand le train fut sur lui; probablement il tourna la tête: il y fut violemment atteint par la boîte d'instruments du machiniste (la nnchine marchait arrière), il fut Jeté sur la voie et mourut sur le coup. Un ouvrier courut à la maison du malheureux pour avertir la femme - la veuve - de Stepniak. La crémation se fit à \Vokoig. Des centaines d'amis se réunirent à la maison mortuaire et suivirent à pied le convoi funèbre jusqu'à la station de Ravensëourt Park. Dans le mouvement russe qui produisit tant de héros, Stepniak était un des plus connus. A l'âge de vingt ans, il renonça au grade d'officier d'artillerie. Il faisait partie du groupe des Tchaïkovsky, où je Je connus pour ]a première fois, vers la fin de I 879, en même temps que Sofia Perovskaya et tant d'autres aujourd'hui morts en prison, ou condamnés et mourants en exil. Il était dès lors aimé de tous pour son courage et son abnégation, pour son caractère d'une admirable simplicïté et d'une rare pureté. Dans le mouvement vers le peuple, il fut un des premiers à parcourir les campagnes, sous des vêtements d'ouvrier. Quand commença Je mouvement terroriste, il joua le rôle d'un pionnier et fun héros. L'histoire dira un jour tout ce qu'il fit pour le mouvement. Il lui imprima son véritable caractère. Il n'avait que quarantetrois ans. Il est mort plein de force, d'espérance et de foi dans l'avenir. Le jour même de sa mort, un de ses antiques rêves se réalisait. Il était parvenu à secouer la torpeur de la Russie, et une Revue, qui devait être un centre de réunion pour les révolutionnaires et les mécontents, venait d'être fondée à Londres ; il en avait même écrit l'article-programme. Les centaines de lettres et de télégrammes qu'il recevait montrent cc qu'il était dans le mouvement russe : il en était vraiment le centre. Ses écrits anglais sur la Russie (ils forment bien sept gros volumes) sont par-dessus tout pénétrés d'un amour profond pour Je paysan et d'une haine profonde pour ses oppresseurs. La Russiesouterrai11e, son livre sur les paysans russes, a produit ici un grand effet. Il croyait au mouvement populaire, et, s'il était découragé en voyant la soumissi.on des paysans, il redevenait jeune et plein d'audace, quand il apprenait quelque acte de révolte. Il croyait à la révolution populaire, mais il voyait aussi la nécessité de créer un mouvement dans les classes instruites qui sont en contact avec le peuple et qui peuvent l'aider Join de lui nuire. C'est surtout à créer ce courant qu'il travaillait. Il ne pouvait souffrir un acte d'oppression. C'est ce qui lui fit prendre le fusil dans l'insur-
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