CORRESPONDANCEDE TOURGUENEFFAVEC HERZEN 521 ments de ses lettres dénoncent une nature remarquable. Le dernier chapitre m'a surtout plu; il ne saurait éveiller d'indignation que chez des gens que ton nom suffit à mettre en colère. Pour ma part, je n'ai que deux observations à te faire. La première est celle-d : As-tu agi avec assez de prudence en donnânt le portrait de K... ( r), (qui certainement sera reconnu de tout le monde), en dépeignaht sa tristesse et ses aspirations révolutionna-ires, etc., etc.? La deuxième, que dans ce dernier fragment, ton style est peu soigné; des gallicismes criants abondent dans chaque page; tu aurais dû, au moins, donner tes épreuves à Ogareff pour qu'il les relût. Est-ce qu'on peut dire en russe (p. 84): « autrement sympathique ... •» (Suivent quelques exemples intraduisibles.) C'est d'autant plus choquant que ton style, en général, est léger, rapide, clair, et qu'il a un cachet particulier. Il ne faudrait qu'une demi-heure de temps pour enlever toutes ces petites taches dont est cause ton long séjour à l'étranger. Mais, je te le répète, tes Mémoires sont superbes et on les lit avec plaisir, parfois avec attendrissement. Plusieurs personnages d'un ordre secondaire sont très bien esquissés ( comme, par exemple, l'évêque Parthène). Le numéro de la Bibliothèque te sera expédié un de ces jours; il se trouve à présent chez Melgounoff, mais je le ferai chercher demain ou après-demain. Ce n'est pas moi qui t'ai envoyé le volume de Nekrassoff; probablement, lui-mème en avait donné l'ordre ou, peut-être, un de tes adhérents secrets a pensé à toi. A propos d'adhérents, tu ne pourrais jamais deviner qui a fait hier, devant moi, les plus grands éloges de ta personne? Le prince Orloff(2) (celui qui reçut une blessure à Silistrie), - le fils du célebre Orloff. _:_ Non content de lire 1ui-même tout ce que tu as publié, depuis un mois ( ceci entre nous), il a même porté toutes tes œuvres au grand duc Michel Nicolaevitch. Il m'est excessivement sympathique, le malheur l'a dégrisé; en général, on sent chez lui une excellente nature. Voilà que malgré soi on voudrait s'écrier : « Où la vertu va-t-elle se nicher? » Il va passer tout l'hiver à Paris, et j'espère que nous nous verrons souvent. II me semble que tu connais Oppenheim? Je le vois souvent; il est plein d'esprit et d'originalité. Quant au salon de Mmed'Ary, j'y vais en qualité de zoologiste. Ah! quelles différentes espèces de « scarabées» n'y voit-on pas? Adieu, je t'embrasse et suis Ton Iv. TouRGUENEFF. P. S. - Je te supplie avec génuflexion : ne te sers pas du mot : (r) Ketcher, ami de Herzen, qui avait appartenu à son cercle à Moscou. (Trad.) (2) Plus tard ambassadeur à Paris. (Trad.)
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