CORRESPONDANCE DE TOURGUENEFF AVEC HERZEN 5 I~ que très intelligent, a du mal a se faire à la vie et au milieu d'un pays étranger. Il a le sentiment Yaguc de leur importance, et l'amertume qu'il en éprouve n'est que plus forte, non a cause de son impuissance, mais a cause du temps à jamais perdu. Je suis tr!!s bien ici et me trouverais mieux encore, n'était cette ignoble vessie qui me dérange toujours. Elle ne me laisse pas vivre tranquille -- et surtout me rend presque incapable de traYaillcr. Je me rattrape sur la lecture. J'ai absorbé S11éto11Se,alluste ( qui me déplait beaucoup), Tacite et en partie Tite Live. D'où vient cette rage de latin, me demanderas-tu? Je n'en sais rien; peut-être est-cc le souffic des idées contemporaines. Mais voici un liYre que tu dois lire absolument : The Confessions of an Opi11m-ealer. Lis ce volume et tu me diras s'il produit sur toi la même impression. Je l'ai relu deux fois de suite - « à la lel:re ». Adieu, je pose un baiser sur ton front et sur la barbe d'Ogareff; je baise la main <le ta femme et les beaux yeux de tes enfants. Soyez tous bien portants et gais et n'oubliez pas Votre affectionné, ToURGUENEFF. Paris, 5/17 décembre 1856. MON CHER HERZEN, Je veux absolument lire ton « Horace et Barnum »; c'est pourquoi je te prie de l'envoyer à la dame que tu appelles Maria Kasperovna, et que je ne connais pas ( I). Envoie-moi son adresse et préviens-la de ma visite. J'ai reçu et j'ai lu les poésies d'Ogareff. Elles me plaisent comme toujours, mais j'aime mieux les entendre de sa bouche que de les lire moi-même. Sa voix douce et mélancolique leur prête un charme particulier, mais lorsqu'on les lit, on s'aperçoit d'une certaine négligence dans la forme et de longueurs. J'ai troun\ jointes à ces feuillets, quelques pages de tes S011vwirs qui m'ont beaucoup plu. Décidément, elles dénoncent ta vocation pour ce genre. Ceci vaut bien Aksakoff, seulement a un autre point de vue. Il me semble que je t'avais déjà dit que dans mon idée chacun de vous présente un pôle de la batterie qui est la vie russe. Et votre jonction produit un courant galvanique qui ne laisse pas d'être très agréable au lecteur et lui permet d'y puiser un enseignement. Cependant, cela commence à prendre une saveur orientale. (1) Mm•Reichel. Tourgueneff avait oublié son nom. Par prudence, pour ne pas compromettre Tourgueneff, Herzen se servait de l'adresse de cette ancienne amie. (Trad.)
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