CORRESPONDANCEDE TOURGUENEFF AVEC HERZEN 517 cas ou quelque chose d'important surviendrait, tu pourras m'en faire part en mettant une annonce dans les Débats, disant que « M. Louis Morisset de Caën », etc. Je lirai cc journal et comprendrai ce que tu voudras me comprnniquer. Adieu, mon cher Herzen, je te souhaite tous les biens du monde. J'embrasserai de ta part tous nos amis de Moscou et nous parlerons beaucoup de toi. Je ferai mon possible pour te donner aussi des nouvelles d'Ogareff et les envem1i à la même adresse. Porte-toi bien et mets-toi à l'œuvre. Travaille dans la mesure de tes forces. Je serre la main à ta femme, et j'embrasse tes enfants. Salut à Herwegh et à sa femme. Je t'embrasse encore une fois et suis Ton I. TOURGUENEFF. Courtaven,:I, 22 septembre 1856. Qu'est-ce qu'il y a donc, cher ami,_que tu ne donnes point de tes nouvelles? J'étais toujours dans l'attente de ta lettre; enfin je me décide à t'envoyer ce mot. Viens-tu passer quelques jours à Poutney? Comment va ta santé, et les enfants se portent-ils bien? Ici, je suis en pleine campagne, je jouis du farniente et je chasse. Seulement la chasse n'est pas bonne, car le gibier est très rare; avec cela, nous avons un temps détestable. J'ai fini tes mémoires dans la deuxième partie de !'Etoile Po.laire. C'est délicieux, on ne peut regretter que quelques incorrections de style. Mais tu dois absolument continuer ces récits; ils sont empreints de virilité et on y sent le vrai, le naturel, tandis qu'à travers la tristesse, qui est la note dominante, perce, comme malgré soi, la gaîté et la fraîcheur. Tout cela m'a beaucoup plu et je te renouvelle ma prière de les continuer sans te gêner nullement. Chose étrange! En Russie, j'ai persuadé au vieux Aksakoff de continuer ses mémoires ; - ici je t'adresse la même demande. Et il n'y a rien d'illogique, comme il semblerait d'abord. De même que les mémoires que tu as écrits, de même les siens présentent aussi le vrai tableau de la vie russe, seulement aux deux pôles opposés et à un point de vue différent. Mais notre pays est non seulement « vaste et abondant » ( I), il est encore large et renferme bien des choses, que l'on croirait de prime abord n'avoir rien à faire ensemble. (1) Citation d'un passage de la Chronique de Nestor, qui rapporte que les Russes, en appelant les princes Varègues chez eux, leur tinrent ce langage : « Notre pays est vaste et abondant, mais il n'y a pas d'ordre; venez règner sur Je pays et prenez-le en possession. » (Trad.)
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