La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

NOUVELLE INTERPRÉTATION DE PHÉNOMÈlŒS SOCIOLOGIQUES 449 a la production d'un individu de génie, la probabilité de leur union est presque nulle dans le systcmc regnant. Ne doit-on pas chercher en cela une des causes pour lesquelles un Shakespeare ou un Gœthe ne transmettait pas· leur genic a leurs enfants? Dans le troupeau dont nous avons parlé plus haut, le mâle de choix trouve chez l'une ou - l'autre des femelles les conditions nécessaires à la reproduction d'µnc espèce plus parfaite. Il est possible que dans les groupes de l'humanité primitive, qui se multipliaient par accouplements semblables (1), le progrès biologique se soit operé d'une manière analogue. Aujourd'hui ces conditions ne pem·cnt plus se présenter, mais d'autant plus nécessaire devient l'application de la science à la culture de l'espèce humaine et des formes sociales. L'organisation de la societe idéale devrait être élastique et souple, afin que la selcction püt s'exercer plutôt sur des individus que sur des groupes sociaux. La réalité allait jusgu':i. présent dans une direction contraire. Rares étaient les génies pouvant ça et la surmonter les obstacles qu'opposaient à leur epanouisscmcnt les nombreuses restrictions sociales qui, semblables a des rapaces, dérnraient le meilleur de la graine humaine. Nous nous glacerons par l'épuisement de toute beauté, de tout genie sur la terre plus ,·itc encore que nous n'épuiserons tous ses gisements de houille. Les trésors que le passé nous a laisses se \'lilgariscnt de plus en plus avec le « progrès » social; en devenant accessibles à une masse sans cesse croissante, ils perdent leur valeur esthétique. vVagncr, traduit par l'orgue de barbarie, deviendra avec le temps une obsession désagréable, comme le sont déjà pour les gens delicats le Trouvère ou la Juive. A mesure que les trésors actuels dl! l'art se vulgarisent, il faudrait cultiver plus soigneusement le genie qui nous ouvrirait des horizons toujours nouveaux de beau te! Or, nous faisons tout le contraire. Il ~e trompe d'une manière étrange, celui qui pense que k developpement du bien-être et de l'instruction augmentera par lui-même le nombre des hommes de génie et les tresors de beauté. Pour s'en conYaincre, il suffit, d'une part, de considérer la pauvrete artistique et litterairc del' Europe contemporaine et l'état florissant de la littérature et de l'art de l'époque du romantisme, et de constater, d'autre part, l:i misère de ce temps-la et le bien-être actuel. Cc double développement n'est évidemment pas parallèle. On pourrait nous n'.:pondrc : « Oui, nous perdrons l'art, mais nous gagnerons la science.» Or, même dans ce domaine, l'importttncc du gènic ne peut être trop appréciée. L'e\'0- (i) Darwin: Desc. of 111a11, suppose que ~homme primitif viyait en troupeaux con• tenant beaucoup de femelles et d'enfants c::tun seul m:ile.

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