La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

l.A REVUE SOCIALISTE faible différenciation des facultés de \'âme : la raison, le sentiment, la Yolonté, la fantaisie travaillaient ensemble, en même temps. Pour la même raison, les enfants animent toujours les joujoux avec lesquels ils s'amusent. Prenons un sall\·age : dans ses rapports envers ses semblables,le sentiment joue un role important à chaque pas de la Yic (1). Il accompagne la raison, est lie à elle d'une façon indissoluble. C'est l'amour pour les siens et la haine envers les étrangers. L'évolution sociale a introduit une diYision du traYail dans les fonctions de l'esprit. L'homme civilisé se détermine toute la journée par des calculs; le sentiment ne luit que par moments, le soir, dans la famille. Cette discipline sociale devait provoquer <leschangements correspondants dans l'âme de l'indiYidu. Chez les civilisés, la division sociale du traYail a séparé la pensée du sentiment, de la fantaisie, de la volonté; elle a disloqué, pour ainsi dire, les membres de l'âme, - et clic en a fait autant pour chacune des facultés distinctes. Ainsi, par exemple, elle a décomposé la pensée dans toutes les opérations qui constituent à présent l'objet de la logiq uc : la perception des analogies, des différences, le jugement, la conclusion, etc. Notre âme n'est plus un miroir dans lequel une chose donnée se reflète d'un seul coup et de tous cotés. Elle est un miroir brisé en milliers d'éclats; dans chacun d'eux, la chose donnée se refü:te indistinctement et en partie. Nous devons seulement recomposer, combiner toutes ces images partielles pour avoir une conception totale de la chose. La division sociale du travail s'est reflétée en nous. comme capacité d'analyse. Pour connaître une chose, nous deYons la décomposer en ses parties constituantes et la recomposer par une synthèse i1werse. La totalité de l'âme primiti vc a disparu : voilà pourquoi la source de la mythologie qui jaillissait autrefois en un jet si abondant de beauté, est épuisée. Nos métaphores et les ornements de style que nous employons encore à tout moment, sont des anachconismes, la surviYancc d'un état primitif d'harmonie qui a disparu. Voilà pourquoi nos métaphores appartiennent à la rhétorique. Et pourtant le besoin de reconstruire l'unité de notre esprit est si puissant que tous les efforts de la poésie, de l'art et de la philosophie tendent constamment vers cc but.' Les plus grands poètes animent la nature, témoins Gœthe, Byron, Shelley. Si, par exemple, Byron fait parler dans son Ma1,jred les fées des sources ou les esprits des montagnes, ce n'est en rien l'effort d'une rhétorique boursouflée, mais un écho lointain de cette plénitude et de cette harmonie de la vie de l'âme, qui fut autrefois la source de la mythologie. Voilà pourquoi nous abordons la lecture de Ma11fred (1) Lubbock : The origi11of cii•ilisalio11 et Pre/. historie. Times. L'auteur considère le sauvage comme un enfant au point d.: vue intellectuel.

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