LE RISQUE PROFESSIONNEL cateur, pendant qu'il actionne une grue ou une poulie à laquelle pend un fardeau de plusieurs mille kilos, pendant qu'il fait glisser une courroie en mouvement d'un cylindre sur un autre, son erreur ou sa maladresse ont pour conséquence l'accident ou la catastrophe. Quoique l'ouvrier dans tous ces cas (ou les cas semblables et similaires) soit la cause immédiate de l'accident, il ne peut en être rendu responsable, puisqu'il agissait pour le service et pour le profit ou bénéfice d'autrui et surtout parce que c'était trop exiger de lui, c'est-à-dire de la nature humaine, que de le placer dans des conditions où un instant de trou bic, de fatigue, de cessation dans la tension d'attention ou d'énergie, inhérent à sa nature même, devait entraîner de si graves conséquences. O_n connaît la fable ou l'histoire de Guillaume Tell, l'habile archer. Ayant à abattre aYcc sa flèche une pomme sur la tête de son enfant, il sortit victorieux de cette cruelle épreuve. S'il avait fallu qu'il la recommençât mille fois d'Ltnc manière consécutiYe, il n'est pas certain qu'il aurait eu jusqu'au bout le même bonheur, et que, malgré son habileté et son amour paternel, sa main n'aurait pas fini par trembler. Il est un argument invoqué consta1111~1enpt ar les experts et les industriels et que les magistrats acceptent comme parole <l'Évangile a force de l'entendre répéter : c'est le reproche d'imprudence, de négligence de toute précaution salutaire, de braYadc du danger, adressé aux ouvriers pour établir contre eux la présomption de faute. Mais si les magistrats voulaient bien se donner la peine de réfléchir, ils écarteraient cette présomption et ne qualifieraient pas de faute l'espèce d'inconscience du danger qui, en effet, est donnée à l'ouvrier par l'habitude et qui fait justement qu'il affronte le risque incessant auquel il est exposé. Croit-on que, si le couvreur en montant sur le toit, le charpentier sur les poutr~s, le maçon sur l'échafaudage, le mécanicien en s'attelant à sa machine, le chauffeur en s'installant devant son foyer, l'ouvrier des _hauts fourneaux en ouvrant les éYcnts ou en menant ses plaques rouges .au laminoir, se disaient:« Je vais être tué,» ils se mettraient au travail? Pas le moins du monde. Quelque vif que soit leur désir de gagner leur salaire, ils ne se livreraient pas en victimes au risque, s'ils avaient .la quasi-certitude d'y succomber, et s'ils n'avaient pas, au contraire, l'illusion acquise par l'habitude et l'expérience qu'il n'y a pas de danger à faire cette fois ce qu'ils ont fait tant de fois déjà. Je prétends même, par expérience personnelle, que cette assurance est une condition de sécurité. J'ai monté aux échafaudages, tantôt solides, tantôt branlants, j'ai traversé, comn1e les maçons et ayec eux, des cours sur la planche de 2 3 ccntimétres de large, à la hauteur d'un troisiéme et d'un quatriéme étage; et je sais bien que pour
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