La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

LE GRAXD PAN Si, ce que je souhaite, sa m:rniére se généralise et s'impose, il Ya devenir diantrement difficile-, le métier exercé jusqu'i1 présent par d'humbles confrères à qui on demandait surtout des jambes agiles, des yeux de commissaire-priseur et des oreilles d'agent. de pCJlice. Il n'y faudra rien moins que des <'.:cri,·ains doublés d'un philo~ophe. Lisez plutôt ce passage extrait du récit de sa Yisite à notre Maison du Peuple, de Montmartre, où nous ayons installé une soupe populaire: « Nous poussons la porte et nous voila dans le terrible repaire d'où la révolution sociale doit s'élancer quelque jour pour dévorer le dernier bourgeois expirant. « Rien dans l'aspect des lieux ne fait prévoir la catastrophe tant prédite. Ün hall exigu de bois et de plâtre. A gauche, le comptoir de la Sociét<'.: coopérati,·e avec quelques boites d'épicerie. En face, un court escalier accédant a la salle de réunion, dans le fond de laquelle on aperçoit le minuscule théâtre. A droite, trois marches nous font redescendre au niveau de la rue, dans une grande salle au sol de terre battue, dans le fond de laquelle deux tables disposées en équerre sont installées pour l'humble festin du pauvre. « Deux rangées de bols blancs ornés chacun d'une cuillère de fer, c'est tout l'appareil de la fête. Un grand gaillard aux manches retroussées plonge la louche dans la grande soupière, et arrose du liquide bouillant les tranches de pain dont un aide garnit chaque bol. Nous échangeons le salut fraternel, et la ,\foison d11Pt'l1ple s'empresse de faire a ses hètes les honneurs de la cuisine et du réfectoire. Une cuisine sombre, toute nue, occupée par une immense marmite fumante d'un bouillon odorant. JI n'y a pas autre chose a voir. Mais l'éYénement prouve que l'attraction est ~uffisante. << Les belles miches empilées attestent qu'on n'a point recours aux croûtons de rebut. La recette du potage est simple. Pour 450 bols de soupe : 1 kilogramme de graisse de rôti de bœuf ou de porc, sept litrcs de pommes de terre, deux boisseaux et demi de légumes secs, haricots ou pois cassés. Le dimanche matin, on y joint ·un morceau de bœuf. Le coût du bol de soupe, sans la viande, est de sept centimes. Naturellement, il n'y a ni location d'immeuble, ni frais d'ustensiles ou de personnel. « Cc sont les membres de la Maison du Peuple qui pourvoient il tout, et consacrent gratuitement:\ l'œuHe de solidarité sociale leur temps et leur pc'ine. Ce sont des ouvriers, des employés de commerce, obligés de gagner eux-mêmes leur vie par kur traYail quotidien, qui trOuYent moyen de prendre sur leurs courts loisirs le temps d'organiser et de conduire à bien l'œu\Te des souj)l'Spopulaires. Réuni;- les cotisations, solliciter les subventions, aller au marché, tailler fe pain, faire cuire la soupe tous les soirs, la distribuer chaque matin, nettoyer la \"aisselle, tenir le réfectoire en état quand cinq cents pauvres y ont passé, tout cela demande un traYail régulier, assez pénible pour qui vit uniquement de son labeur. Ils sont la quelques enragés que rien ne rebute. (< L'un, le soir, e~t devant sa marmite jusqu'à onze heures et demie, soignant son feu, surveillant la cuisson de ses légumes. A sept heures, le lendemain matin, sa soupe se retrouve chaude et la distribution commence. D'autres ont passé la soirée à tailler le pain. Les voila maintenant à la première heure, recevant les affamés, écoutaiit les doléances des plus misérables, réconfortant

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