La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

REVUE' DES LIVRES sance ». Il estime ~vec raison << qu'on blesse les lois élémentaires de la lo 5 ique en accouplant la thèse qui affirme l'unité derniO::redes choses et celle qui constate notre impuissance de scruter le fond immuable de la nature. Et, par surcroît, on s'expose aux dures représ:ülles prévues par la loi de l'identité dc:s contraires. On tombe dans l'errrnr qui consiste à prendre la négation de l'unité, l'incognoscible, pour quelque chose de distinct, de réellement séparé du monde phénoménal. » Au fond, qu'est-cc que cet agnosticisme, formel ou latent, qui ,·icie plus ou moins toutes les tentatives de synthèse universelle ducs aux efforts des plus·notables parmi les penseurs contemporains, tels que Comte et Spencer? Rien autre chose que la survivance de l'esprit métaphysique et mystique, legs héréditaire dont leur pensée demeure surchargée et comme paralysée sans qu'ils s'en rendent compte. Mais cc cas d'ata,·isme philosophiqut: n'est pas unique en son genre dans la mentalité humaine. M. de Roberty lui trouve un pendant dans l'ordre moral et social, où il retrouve le même antagonisme que dans l'ordre spéculatif entre l'agnosticisme et l'expérience : « L'un, principal apport du passé religieux, apport qui semble vouloir s'arroger, dans la production philosophique de nos jours, le rôle inhibiroire et misonéiste joué, dans un autre ordre d'activité, par le capital ; l'autre qui se confond intimement avec la poursuite .monistique et figure assez bien, dans l'antinomie conceptuelle prétendue insoluble, les ambitions rénovatrices du travail. » Le rapport est sans doute inattendu et peut paraître à première vue assez lointain. M. de Roberty n'en réussit pas moins à établir qu'il est non seulement réel, mais aussi des plus étroits. Nous vou9rions pouvoir extraire, de son dernier chapitre sur le 111onis111e et la 111orale, la lumineuse argumentation par laquelle il répond à cette question : << A quels grands principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une façon indirecte, l'agnosticisme qui prévaut dans les conceptions philosophiques du passé sous le 110111 de croyance, de sentiment religieux, et le monisme qui s'y manifeste à l'état d'ébauche indécise? » Nous ne pouvons qu'en indiquer sèchement les conclusions. Agnosticisme ou religiosité, qui signifie pour la pensée scientifique inbibition, se traduit dans les sentiments sociaux par " réœptivité passive et servilisme générateur des divers esclavages économiques qui ont n1arqué l'histoin.: depuis la période de l'anthropophagie jusqu'à eelle du capitalisme ». D'autre part, au contraire, ce sont les i11sti11cltisbertaireset égalitaires qui de tout temps ont favorisé l'esprit de recherche et le doute scientifique, qui ont aidé au progrès de l'expfrieuce, dégagé l'idée de l'évolution, rendu possible le 111011is111e. Nous ne saurions terminer cette trop brève analyse d'un ouvrage peu analysable (parce que rempli de vues neuves et originales), sans signaler les rares mérites de l'exposition et du style, qui en rendent la lecture extraordinairement attachante. C'est chose rare, en effet, dans la littérature philosophique, que de voir remuer avec une aisance si élégante d'aussi lourdes masses d'idées et de théories, et c'est vraiment un régal à la fois pour le philosophe, l'historien et le lettré, que::de voir l'auteur suspendre des systèmes tout entiers, et de la plus imposante architecture, à quelques brèves formules dans lesquelles l'éclat et le pittoresque de l'expression rivalise11t avec le prestige saisissant de

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