La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

' LE SOCIALISME SÉPARÉ DE L'ANARCHISME 3 pas de savoir si ces deux branches ont jailli côte à côte de la même poussée de séve et ont pu dans les premiers temps de leur croissance mêler leurs frondaisons. Il s'agit de décider si, aprés avoir grandi vigoureusement en s'écartant l'une de l'autre, elles peuvent, non seulement se rapprocher, mais se réunir jusqu'à n'en faire plus qu'une seule. L'histoire nous offre des exemples nombreux de partis qui avaient une origine commune et qui n'en ont pas moins abouti aux points les plus opposés de l'horizon. Pour ne citer qu'un seul cas, au moment où la Reforme substitua l'autorité de la Bible à celle des papes et des conciles, les Luthériens comme les Anabaptistes représentèrent tous deux la révolte contre Rome et le recours direct à l'Écriture ; chacun sait pourtant que de principes originairement fort voisins les deux sectes tirèrent des consequences si différentes qu'elles en arrivérent à se heurter dans une lutte implacable. Sans désirer le moins du monde une pareille lutte entre le socia-. lisme et l'anarchisme,j'estime qu'ils ont suivi une marche analogue. Tous deux, inspirés au début d'un esprit semblable, groupés d'abord sous les plis d'un drapeau de couleur indecise, ont pris peu à peu conscience de leurs divergences; ils se sont séparés et_je crois qu'il y a avantage pour chacun d'eux à rester constitué en parti distinct; je crois que pour la dignité de l'un et de l'autre, voire même pour les rapports de voisinage que nous souhaitons entre eux aussi corrects que possible, il serait mauvais, à supposer que ce fût possible, de les confondre de nouveau dans l'équivoque d'une denomination unique. Voici ce qui empêche, selon moi, cette fusion : D'abord, la séparation dont je parle est un fait accompli. Elle a eré constatée, proclamée par trois con grés socialistes, en 1889, en 1891, en 1893; et il me semble que, si j'étais anarchiste, j'aurais la fierté de ne pas vouloir me raccrocher de force à un parti qui par trois fois m'aurait dit : Vous n'êtes pas des nôtres. Passez au large! J'ajoute que bon nombre d'anarchistes ont à leur tour accepté et proclamé cette sêparation. M. Hamon, dans son ouvrage Psycbologie de l'anarchiste-socialiste, s'est efforcé de ressouder deux mots qui tendent de plus en plus i se disjoindre en se pré"cisant. Eh bien ! dans cet ouvrage même (M. Hamon le sait aussi bien que moi), il est aisé de relever quantité de textes prouvant qu'anarchistes et socialistes entendent se distinguer les uns des autres. Parmi les conespondants de l'auteur, l'un dit nettement : « Aussi n'ai-je pu être socialiste et je suis devenu anarchiste ». Plusieurs attaquent aussi vivement que M. Yves Guyot la prétendue tyrannie· socialiste. M. Jean Grave, dont j'estime particuliérement la franchise, se déclare maintes fois contre le socialisme « sans distinction d'école », ce qui indique bien qu'il ne se

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