La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

CHRONIQUE THÉATRALE 95 Souvent un chef hiérarchique les appelle et leur explique que la justice doit suivre son cours avant tout et que les citoyens sont égaux devant la loi, qu'un magistrat ne doit écouter que sa conscience, mais qu'aussi l'ordre général de la société exige certains tempéraments, que les esprits élevés entendent leur devoir d'une façon large, qu'il faut parfois savoir s'incliner a propos devant un« intérêt supérieur». « Intérêt supérieur>> est la formule i la mode en pareil cas. Il y a toujours un intérêt supérieur à ménager certains coquins, parce qu'ils sont les soutiens de la société et que leur déconfiture jetterait la déconsidération sur une partie des classes dirigeantes. Moyennant quoi nous voyons chaque jour avorter telle cause judiciaire retentissante qui aurait éclaboussé des personnages trop puissants. Eh bien, tel est le raisonnement du consul Bcrnick ou à peu près. En vue d'un intérêt supérieur, il n'avouera point ses fautes et en conservera le prix. Mais ce que l'esprit de justice et le repentir n'ont point pu faire, la terreur et l'affection paternelle vont le réaliser. Car Bernick, tout coquin qu'il soit, n'est pas un être sans entrailles. Il a un fils qu'il chérit, un garçonnet d'une quinzaine d'années. Cc fils, que tourmentent le désir de voir et l'humeur inquiète, s'est donné du large; il a réussi à se cacher dans l'entrepont de l'J,,dia11-Girl, qui est parti pour l'Amérique en l'emportant : la carcasse vermoulue et branlante va livrer aux gouffres de l'Atlantique non seulement les dix-huit matelots, misérable engeance, mais avec eux l'être infiniment précieux, la joie, l'espoir de Bcrnick ! Alors le père affolé, pleure et crie et se dégonfle; il faut qu'il parle, qu'il avoue, qu'il soulage sa conscience, qu'on l'aide à se repentir. Le masque lui échappe, et dcYant tous il dévoile son infamie, sa première faute avec l'actrice, son mariage d'argent contracté par avarice, ses spéculations frauduleuses, son bateau lancé sur les mers malgré les avaries et prêt a être englouti. Cette confession publique semble décharger le misérable; elle lui inflige l'expiation qui lui parait salutaire. Nous jugerons en vérité qu'elle n'est guère dans nos mœurs actuelles; elle semble appartenir bien plus aux premiers i'tges du christianisme qu'au temps présent. Nous vivons tous les jours au milieu de gens assez semblables a Bernick. et jamais nous ne les voyons avouer leurs méfaits, a moins qu'ils ne soient absolument convaincus par des preuves accablantes. Mais peut-être l'aventure est-elle plus vraisemblable en Norvège, dans ce pays protestant où les néophytes de l'Armée du salut viennent quelquefois faire des confessions, d'ailleurs moins graves et moins précises. Telle est l'idée générale des Soutiens de la société. La donnée est noble et élevée. L'exécution de la piéce est embrouillée et maladroite. Nous aurons plus tard de meilleures occasions pour juger les conceptions d'Ibscn. • • GASTON SnEGLER.

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