94 LA REVUE SOCIALISTE gros temps avec ses dix-huit hommes d'équipage : mais cargaison et navires sont assurés et, ma foi! une bonne prime d'assurance vaut bien l'assassinat de dix-huit marins. La fortune du consul Bcrnick semble donc solidement assise gràce :'t toutes ces infamies ténébreuses, lorsque soudain arrive d'Amérique, après quinze ans d'exil, Johann, le faux coupable, le bouc émissaire des péchés du consul. Il est las de l'étranger: il est las de la rcprobation qui pèse injustement sur lui; il veut pouvoir relever la tête dans sa patrie comme il en a le droit: il demande à Bernick d'avouer enfin la vi'.:rité. Pourquoi cc repentir de générosité, pourquoi cette revendication légitime, mais tardive? c'est un point que l'auteur a ni'.:gligé d'éclaircir. Mais cette exigence imprévue aménc de la part de Bcrnick une réponse intéressante. Il est éperdu, cc Bcrnick; il est stupéfait; et il trouve sur-le-champ une forte réplique: il prie qu'on lui laisse ses biens, ses revenus, ses places et surtout la considération dont il jouit depuis si longtemps; et, s'il demande tout cela, cc n'est pas pour luimêmc, cc n'est pas pour quelques vains avantages personnels, c'est parce qu'il ne faut pas déshonorer en sa personne un homme si estimé, c'est parce qu'il ne faut pas ébranler un soutien de la société. Et en effet un tel mobile a dirigé toute sa vie. Constamment il a cache sa bassesse: c'était pour qu'il y eût dans la ville un homme qui parût noble et pur et qui pût être proposé en exemple ; il a épousé une riche h6ritièrc, au mépris d'un autre amour: c'6tait pour releYer sa maison de commerce à laquelle il se devait et dont la prospérité est un élément de beauté pour la société; il a été fourbe, cupide: c'était moins par égoïsme que pour obtenir la puissance nécessaire à un robuste soutien de la société. Sa thèse est que son hypocrisie est légitimée par l'intérêt général. Oh! la belle théorie, que nous connaissons bien! Il n'est pa5 de jour oü les gouvernements et les classes dirigeantes ne l'emploient. Eh quoi! vous \'Oulez poursuivre tel personnage qui a commis un gros méfait, escroquerie ou crime. Mais cc personnage joue un rôle important dans le monde ; il est titré; il porte un grand nom; ou bien il occupe tel poste élevé; ou bien il est le chef imposant de quelque grande administration; ou bien il fait partie de cc qu'on appelle pompeusement un des« grands corps de l'État ». Et alors les magistrats le regardent avec un respect mêlé d'une terreur religieuse. Pauvre diable, il serait arrêté sans façon, jugé et condamné de manière expéditive. Riche et puissant, nul n'ose y toucher. C'est un bastion sur lequel on lcve :'t peine les yeux et que l'on contourne a distance. Si l'on en approche, c'est en rampant et en demandant pardon de la liberté grande. Les juges d'instruction, si prompts d'ordinaire a signer le mandat d'amener, sont pris de doute et d'hésitation; ils pèsent, examinent, prennent, déposent et reprennent leur papier en tremblant.
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