CHRONIQUETHÉATRALE 93 CHRONIQUE THÉATRALE THÉATREDE L'ŒuvRE : Les Soutiens de la Societé, pièce en quatre actes, de M. Henrik IBSEN,traduction de MM. Pierre BERTRAND et Edmond DENEVEU. Il ne faut pas juger Ibsen d'après cette œuvre, qui, au dire de ses admirateurs, n'est pas parmi les meilleures qu'il ait composées. Elle ne contient pas la philosophie du dramaturge norvégien ni aucune philosophie particulière. C'est simplement une satire généreuse, naïve et gauche contre l'hypocrisie sociale, contre les professeurs de vertu qui ont édifié leur situation sur le mensonge, la rouerie, la fausseté, contre cçux qui se font entourer d'un respect d'autant plus éclatant qu'ils se sentent secrètement plus méprisables. Le consul Bernick est un personnage considérable dans sa petite ville de province; il est riche, il est armateur, il fait construire des chemins de fer; on l'estime, on le vénère, ou admire son honnêteté, sa piété; on l'écoute béatement, lorsqu'il parle de morale. Or, ce Bernick est un gredin. Jadis - admirez en passant ce trait de mœurs norvégiennes - jadis il eut une liaison aveç une actrice ... Il y a peutêtre dans Paris plusieurs hommes en vue et très haut placés qui, dans leur jeunesse ou même leur âge mûr, ont quelque peu fréquenté les coulisses et chiffonne de jolis corsages; leurs adversaires les plus acharnés seraient mal venus à leur reprocher ces fantaisies; mais là-bas, en pays protestant, peccadille d'amour est crime, et Bernick, ambitieux, soucieux de son avenir, a compris la nécessité de cacher sa conduite. Il s'est arrangé pour rejeter la faute sur un autre qui, je ne sais pourquoi, a consenti à l'endosser gaillardement: complaisance admirable, sublime sacrifice, car le coupable supposé, un certain Johann, est réduit à s'expatrier, à aller vivre en Amérique. Ah! la Norvège veille jalousement sur la vertu de ses actrices! A la vérité Bernick a bien encore autre chose sur la conscience : débarrassé de sa liaison, il s'est empress6 d'épouser une femme riche; il a puisé un peu trop librement dans une caisse qui n'était pas la sienne; il intrigue pour faire passer une ligne de chemin de fer tout près du terrain qu'il vient_ de faire acheter sous main, afin de profiter en secret de la plus-value que le terrain acquer- ·rait ainsi; enfin voici mieux : il laisse naviguer un de ses bateaux, l' Indian-Girl, une vieille carcasse vermoulue, qui sombrera au premier •.
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==