La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIII- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE Ils sont trcs gentils, madame. Et elle leur tapotait maternellement la joue, entrcc dans son rôle. Le soir, on leur apporta de quoi à souper. On les installa à table. Après, on Yint s'informer, a travers la porte, s'ils etaicnt couches, s'ils se trOU\'aicnt bien, n'aYaicnt pas peur. La petiote répondait pour tous : - Nous allons dormir, madame. Je les ai- pn:s de moi. Bonne nuit, madame. Durant plusieurs jours, on s'actirn pareillement autour de Jeurs personnes. On fit cc qu'on put. Mais la ,•ic, la rude, éreintante et accaparcntc vie des accoucheurs de la terre, reprit ses droits, imposa son joug despotique, rentra dans son lit règulier. La corvèe de chacun plia de nouveau chacun sur la tâche dominatrice. La pe!iole n'avait rien de mieux a faire que de suivre le commun exemple. L'oisiveté laisse seule place a la 1rn!lancolie deprimantc, a l'amcrc Yoluptè des peines ressassées, on pourrait presque dire saYoun:es. La tenue en haleine de la tàche de tous les instants ne permet que le cri arrache par le <lèchirement de la douleur, le sanglot de la minute présente. Une fois les yeux rougis essuyés de l'angle du tablier, force est de rengainer son tourment et de se laisser reprendre dans l'engrenage à mille roues du déterminisme des choses YOLlStenant par tous les contacts, toutes les nécessités de marche a l'unisson qui solidarisent tous et tout. Elle reprit le train train du ménage et des soins a donner a ses frcrcs, du plantage des choux, du piochage des pommes de terre, du lever de la lourde marmite jusqu'au cran de la crémaillère au-dessus du feu de bois de la Yieille cheminée à manteau montant en retrait derricre la dernicrc solive enfumée du plancher. Elle se tint des aprcs-midi entieres, 11avette passant et repassant, attachant maille nouYellc à maille nouYellc, dcYant les filets a raccommoder que les pl'.:cheurs pressés n'aYaient pas le temps de remettre au point cuxmèmcs ou de faire remailler par leur femme. - On gagnait encore, en cc temps, ses huit, dix et, parfois ml:me, douze sous par jour à cc travail, mon bon monsieur. On s'en tirait. Malheureusement, ça ne dura pas. C'était dans le moment que les machines Yinrcnt faire cette concurrence qui a tue le métier. On a heau y aller de tout son cœur et de tout cc qu'on peut de ses doigts, on n'a pas le dessus quand les machines se mettent de la partie. On s'userait les bras jusqu'aux coudes, qu'on serait encore en dcça. Faut chercher à gagner son pain d'une autre façon quand l'occasion se rencontre. Et la pe!iole m'expliqua qu'elle avait combiné, durant des années, les tra\"aux, trop mal payés, du filet, et ceux des champs.

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