La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIII- vol 01

LA REYt..:E SOCIALISTE ]kallcoup se promenaient, rêveurs qu'arrêtaient un instant mes sabots ncllfs et blancs, demandant timidement : - D'où qL1ctu Yiens, ou bien, où qL1et'as été pris? Je pus m'approcher des groupes sans gêner la conYersation Oll le contellr. D'autres s'approchaient de moi et, au bout de quelques mots, y allaient de leur autobiographie. Je buYais leurs paroles, m'intéressant énormément ,i cette profusion de dornments psychologiques, dont je veux reproduire ici quelques extrait~ des plus caractéristiques. Voici le prolétaire d'abord, narrant son simple manyre : « J'ai traY:tillé toute ma Yie, éleYé des enfants, qui sont morts Oll mariés. L'ouYragc ne Ya plus, c'est un triste temps. lis m'aiment, je n'en doute pas; mais la gêne les induit à me manqL1cr de respect. Je suis parti pour éYiter de désunir leur ménage.» 1(cnait cnsuitc l'infirme : « On m'appelle '.\'ccunœil, j'ai perdu la mème année mon père, ma mi:re et mon ccil, je ne pL1isplus trouYer d'embauche; car ~n craint partout qu'lln nccident ne m'enli:YC le second œil et alors, YOLIScomprenez, il me serait dù L1neimlcmnit6 trop considérable. Cc risqlle effraie les employeurs. \'oilà trois fois en une anrn'.:equ'on me met ici, LI pllis, que sera l'an:nir? ... » Plus loin c'était k raté, ancien éli:\·e de la Flcche, fils de fonctionnain:, boursier de l'empereur. Ses études, interrompues p:ir la mort de ses parents, l'anicnt laissé sans appui dans k monde aYec une instruction non termirn;e ct sans capacit6s professionnelles. Il aYait pendant qm:k1ue temps fait un mau\·ais cuisinier à bord d'un paquebot, puis était n:tomb6 au rang des rnlgaircs chemineaux, qu'il <'.:tonnaitpar le ,-ernis de sa demi-science et qui lui <lisaient, aycc une admiration frintc ou réelle : « Ah! si j'en savais aussi long que toi ... je ne serais pas ici. » Cet éloge à double tranchant r6chauffa1t en lui les restes de son amour-propre éteint. Plus loin c'ctait un hôte d'occasion. Quinze jours auparaY:rnt, il ctait encore employé de commerce, heureux, marié, établi. J\lais son tempt'.:ramcnt ne sympathisait pas avec son existence n'.:gléc et uniforme, il sc sentait Yivre Jans une situation fausse, mù par llnC contrainte au sein <lelaquelle il ne se retrouvait plus. Un soir de fin de mois, il avait gaspillé son traitement en une orgie folk, qui avait comme ressuscit6 sa personnalité. Il s'ctait rctrouY6 le lendemain dans le lit d'une cocotte quelconque, sans argent, aYcc la pcrspcctiYe d'un mois à ,ivre sans le SOLIet il a\·ait march{· le long des grandes routes, mû par un mouvement instinctif, ne sachant où il allait. La contrainte de la colonie, il l'acceptait parce qu'il s'en reconnaissait l'auteur responsable et qu'elle ne serait que de courte durce. Plus tard, à sa sortie, il verrait cc qu'il aurait à faire.

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